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Joanot Martorell et son temps

Jean Marie Barberà



Pour satisfaire à la commodité de l'exposé et au souci de lisibilité, la dissociation du temps historique et de la vie littéraire s'impose, mais le lecteur prendra la mesure de cet artifice et de l'imbrication étroite entre les deux sphères: la nature même de Tirant le Blanc oblige à un constant va-et-vient entre réalité et fiction. Procédons par ordre et évoquons d'abord le cadre dans lequel l'œuvre prend naissance.






ArribaAbajoLa Couronne d'Aragon-Calatogne au XVe siècle

Martorell et son Tirant le Blanc s'inscrivent dans le cadre historique du XVe siècle catalan. Les Pays catalans —Catalogne, Majorque, Valence— forment avec le royaume d'Aragon une confédération connue sous le nom de Couronne d'Aragon-Catalogne. Les Catalans, qui ont fini de s'étendre vers le sud de la Péninsule ibérique au détriment des terres d'Islam, se forgent alors un véritable empire méditerranéen qui pousse une pointe jusqu'en Grèce avec le duché d'Athènes et passe par la Sardaigne, la Sicile et Naples. Et cela en dépit de la concurrence redoutable de Gênes pour la maîtrise du commerce maritime et de la rivalité avec la maison d'Anjou pour le royaume de Naples.

Le royaume de Valence appartient à cette confédération depuis sa conquête sur les musulmans par Jacques le Conquérant en 1238. Le pays est repeuplé de colons arrivant majoritairement de Catalogne.

La noblesse de la capitale, Valence, d'origine catalane, parle et écrit le catalan, qui, le temps passant, prendra parfois le nom de «valencien». C'est d'ailleurs le nom que donne Martorell à son catalan. Le XVe siècle est marqué dans toute l'Europe chrétienne par une série de crises. En dépit de ces turbulences qui ne l'épargnent guère, la Couronne d'Aragon-Catalogne brille alors d'un éclat incomparable et, comme Barcelone connaît un certain déclin, sa perle en est Valence. Après les quelques années d'instabilité consécutive à la crise de succession qui s'ouvre avec la mort de Martin l'Humain, disparu en 1410 sans descendance directe, la couronne se lance dans une politique extérieure agressive sous la direction de la nouvelle dynastie castillane des Trastamare, issue du compromis de Caspe en 1412. Le règne d'Alphonse le Magnanime a été marqué par la conquête du royaume de Naples, en 1442. Après son installation dans la ville campanienne, c'est son épouse, Marie de Castille, qui gouverne Valence. Martorell a alors trente-deux ans.

L'élan expansionniste d'Alphonse le Magnanime a été quelque peu contrarié sous son frère et successeur Jean II qui règne de 1458 à 1479. Des questions de succession l'opposent à son propre fils aîné, Charles de Viana. Jean II se trouve également confronté à une guerre civile en Catalogne stricte, qui n'aura aucune répercussion néfaste à Valence, bien au contraire, puisque les capitaux barcelonais qui fuient l'insécurité de la ville comtale viennent se réinvestir plus au sud. Si tout n'y est pas parfait —menace de disette, peste endémique, crises confessionnelles à l'occasion—, rien vraiment que l'on ne connaisse sous d'autres cieux; rien en tout cas qui nuise à l'éclosion du siècle d'or des lettres catalanes.

L'époque de Martorell est marquée, entre autres, par une crise profonde de la chevalerie dont la raison d'exister s'étiole et dont le prestige et la puissance économique et sociale sont menacés. Les rejetons de vieilles familles nobles mais désargentées sont contraints d'épouser des enfants de riches marchands pour redorer leur blason. De plus, la chevalerie a failli à l'une de ses missions essentielles: la défense de la Chrétienté. En 1453 en effet, du vivant donc de Joanot, les Turcs s'emparent de Constantinople; événement considérable s'il en fut, même si les contemporains de Martorell ignorent encore que cette perte est définitive. Dans Tirant le Blanc —roman chevaleresque et non roman de chevalerie comme nous le verrons plus loin—, on perçoit l'écho de ces inquiétudes. Prenant le contre-pied de la réalité politique de son époque, le livre se présente comme une sorte de roman d'histoire-fiction.

Mais le XVe est aussi un siècle charnière pour les lettres catalanes. Le hiatus dynastique dû à la mort de Martin l'Humain, qui voit l'avènement d'une royauté castillane, sera lourd de conséquences. La noblesse locale d'origine et de langue catalanes glissera progressivement dans le camp castillanophone pour rester dans l'entourage du roi castillan. Déserté par ses élites, le catalan perdra de son prestige littéraire. Martorell, qui meurt en 1465, ne verra pas ce déclin de la langue dans laquelle il écrit son chef-d'œuvre et dont il s'enorgueillissait. La castillanisation officielle, ou institutionnelle, n'interviendra qu'à la fin du XVe siècle, autour de 1490, année de la première publication de son Tirant le Blanc.

La dynastie des Trastamare est promise à un destin exceptionnel: le petit-fils de Ferdinand Ier d'Antequera, neveu d'Alphonse le Magnanime, succède en 1479 à son père Jean II. En 1479, Ferdinand d'Aragon et son épouse Isabelle de Castille unissent leurs deux royaumes. Leur petit-fils, Charles Quint, sera roi d'Espagne en 1516 et empereur germanique en 1519...




ArribaAbajoLa Valence du XVe siècle

Au XVe siècle, Valence, la cité aux douze portes, est un port méditerranéen riche; c'est la plus grande ville non seulement du royaume d'Aragon-Catalogne, qui englobe les Deux-Siciles et domine encore la Méditerranée, mais de toute l'Espagne chrétienne. Dans la Péninsule, seule Grenade, encore musulmane, la dépasse. Et à l'Est, la magnifique Constantinople byzantine sur le déclin est moins peuplée qu'elle. Malgré la longue période de dépression qui frappe alors l'Europe occidentale, Valence connaît une croissance démographique et économique exceptionnelle. Barcelone, qui traverse une crise profonde au début du XVe siècle, a perdu la suprématie dont elle jouissait au profit de sa sœur méridionale. De 40000 habitants en 1418, Valence passe à 75000 en 1443, c'est-à-dire qu'en moins d'un demi-siècle elle double pratiquement sa population alors que Barcelone, mise à mal par une guerre civile, comptait moins de 30000 habitants. Martorell est contemporain de cette explosion. Valence ne doit pas seulement cette croissance à une forte natalité, mais aussi à un afflux de nouveaux Valenciens venus d'autres endroits du royaume. Les Martorell abandonnent Gandie pour la capitale; arrivent aussi des Barcelonais (Martí Joan de Galba est du nombre), des Aragonais et des Castillans (la reine Marie est castillane), attirés par la prospérité de la ville. Il s'agit là de chrétiens, mais à Valence coexistent les trois religions, non sans heurts, car le petit peuple est intolérant. Le pouvoir est impuissant à juguler les débordements qui poussent juifs et musulmans à partir. Le quartier juif ne se remet pas du saccage de l'année 1391; le quartier musulman n'est pas épargné; il est mis à sac en 1456. Mais ces départs sont numériquement insuffisants pour contrarier la forte poussée démographique que connaît la ville.

Cette opulence se traduit dans tous les domaines: sculpture, peinture, architecture. Tous les arts acquièrent un lustre nouveau. Le gothique flamboyant connaît un essor dont plusieurs édifices témoignent encore: la Llotja, bourse du commerce, bijou de la Valence hanséatique, construite entre 1482 et 1498; le palais du Gouvernement du Royaume qui ne sera achevé qu'en 1510; la Drassana, l'arsenal, agrandi à la fin du XVe siècle; la cathédrale, agrandie également de 1440 à 1480... Joan Martorell meurt trop tôt pour voir l'achèvement de ces édifices, construits dans le souci d'embellir la ville, mais il en voit d'autres, aujourd'hui disparus. En tout état de cause, Martorell est à la fois témoin et acteur de l'effervescence féconde et créatrice qui a gagné les Valenciens.

Une vie culturelle intense se développe à Valence, en particulier dans le domaine des lettres. Malgré son importance, la ville n'est pas si grande que poètes, écrivains et autres lettrés ne puissent se connaître et se rencontrer. En effet, l'auteur de Tirant le Blanc n'est pas une figure isolée, tant s'en faut. Ce siècle d'or des lettres catalanes, trop méconnu, est marqué par des poètes et des écrivains de grande valeur dont les œuvres ne dépareraient pas au firmament universel des lettres: Jordi de Sant Jordi (fin du XIVe-v. 1424), trop tôt disparu, qui suit encore la veine troubadouresque mais avec un ton très personnel; Ausiàs March (v. 1397-1459), maître de l'analyse introspective de l'homme renaissant, plume égotiste, moi hypertrophié; Joan Roís de Corella (1435-1497), pétri d'humanisme érudit, figure attachante et si proche de nous parfois; Jaume Roig (début du XVe-1478), de l'école satirique valencienne, misogyne et amer; sor Isabel de Villena (1430-1490), plume intimiste et tendre, pour ne citer que les plus grands.

Tous ces lettrés se réunissent, se lient d'amitié, échangent leurs écrits et participent aux mêmes concours littéraires. On trouve parmi eux des chevaliers, des clercs, des médecins, des notaires, des avocats, des maîtres, des étudiants, voire des artisans. Les rapports avec Naples, où réside le roi à partir de 1442, sont intenses et favorisent l'introduction à Valence de l'esprit de la Renaissance. La cour rétrograde et médiévale de la reine Marie, l'épouse délaissée d'Alphonse le Magnanime, ne peut contrarier cette ouverture sur l'Italie de la Renaissance.

L'une des conséquences majeures de ce bouillonnement littéraire est l'importance qu'acquiert à Valence l'invention de Gutenberg. L'imprimerie naissante, introduite en 1474 —neuf ans après la disparition de Martorell— y connaît un essor considérable. Les premiers imprimeurs, les frères Jacob et Felip Vizlant, appartiennent à une famille allemande arrivée à Valence dans la première moitié du XVe siècle. D'autres encore installent leurs presses dans la ville —Alfonso Fernández de Córdoba, 1474; Lambert Palmart, 1474; Miguel Albert, 1475... Ils seront trente-deux à ouvrir boutique jusqu'en 1499, et la quantité de livres imprimés à Valence à cette époque est supérieure à la production de n'importe laquelle des autres villes d'Espagne. Nicolau Spindeler, un autre Allemand, qui imprimera Tirant le Blanc, s'installe en 1477. On trouve aussi, entre 1494 et 1517, Diego de Gumiel, qui imprimera le roman à Barcelone en 1497, et sa traduction castillane à Valladolid en 1511. Les presses pouvaient donc être itinérantes.

Pour souligner l'importance de la ville et, plus largement, du royaume, il faut rappeler qu'il a donné à la papauté deux de ses papes les plus célèbres. Les Borja (graphie italienne Borgia) sont en effet originaires des terres valenciennes. Alphonse de Borja, né à Xàtiva en 1378, d'abord secrétaire privé d'Alphonse le Magnanime, devient Calixte III, pape de 1455 à 1458. Martorell est son contemporain. Or, dès son élection, Calixte III tente de lancer une croisade pour reprendre Constantinople enlevée par les Turcs deux ans avant, mais il se heurte à une tiède réaction de la part des princes chrétiens et son projet n'aboutit pas. C'est cette croisade que, dans le roman, mène victorieusement Martorell, par Tirant le Blanc interposé. Le second Borja, Rodrigue Borja, neveu du précédent, deviendra en 1492 Alexandre VI, de moins bonne mémoire que son oncle.




ArribaAbajoLa Gandie du XVe siècle

Il serait injuste de ne rien dire du berceau non seulement de la famille Martorell, mais aussi des March, des Roís de Corella et des Borja, ducs de Gandie, personnalités qui ont marqué leur siècle en politique, ou en littérature. Gandie, petite capitale de la région agricole de la Safor, qui a environ 2000 habitants, se situe à une soixantaine de kilomètres au sud de Valence. Sa prospérité est liée alors à la production de la canne à sucre et à l'industrie textile. Les travailleurs de la terre sont essentiellement des maures, qui vivent dans les fermes dont les seigneurs sont catalans et demeurent à Gandie ou à Valence. Gandie a un petit quartier juif et un autre maure.

Alphonse le Vieux (v. 1332-1412), de la maison d'Aragon, duc en 1399, amateur de musique et de littérature, y établit une petite cour brillante, qui favorise les arts (les Borja ne deviendront ducs de Gandie qu'à partir de 1485, donc après la mort de Joanot Martorell). Plusieurs monuments gothiques témoignent de ce passé prestigieux. Les chevaliers sont cultivés, au milieu d'une population quasiment analphabète. Ils se livrent à des joutes poétiques, quand ils ne se lancent pas des défis plus guerriers. C'est une Valence en réduction. Trois des plus grands écrivains de ce siècle d'or catalan y sont attachés: Joanot Martorell, Ausiàs March et Joan Roís de Corella.




ArribaAbajoJoanot Martorell, chevalier valencien

Joanot Martorell voit le jour en 1410 à Gandie, le berceau familial, ou à Valence, où ses parents se sont installés en 1400. Il appartient à une famille de petite noblesse féodale valencienne, qui connaît son apogée social au début du XVe siècle, avec son grand-père, Guillem († 1415) —seigneur de Xaló et conseiller de Martin l'Humain—, et son père, Francesc († 1435), chambellan de Martin l'Humain, et élu jurat de Valence en 1412, charge importante et prestigieuse. Ce dernier épouse Damiata Avelló, dont il aura sept enfants: Galceran, chevalier et seigneur de Llíber; Joan, le futur auteur de Tirant le Blanc; Jofre, damoiseau; Jaume; Isabel; Aldonça qui épousera Galceran de Monpalau; et Damiata.

L'anoblissement remonte à son arrière-grand-père, Guillem Martorell († v. 1392). Riche et actif laboureur, il a été adoubé en 1374. La famille Martorell appartient donc à cette nouvelle noblesse catalane qui monte en grade entre la seconde moitié du XIVe siècle et le début du XVe, phénomène tout à fait comparable à ce qui se passe dans la Castille voisine où une noblesse issue des segundones —les cadets de familles nobles—, prend son envol social et vient occuper le devant de la scène politique.

Des six frères et sœurs de Joanot, certains sont mieux connus que d'autres. Ainsi, Isabel, qui épousera le grand poète Ausiàs March en 1439 et mourra la même année; Damiata, par qui le scandale arrivera; ou Galceran, le frère aîné, qui montrera un tempérament aussi chatouilleux que celui de son puîné quand il s'agira de défendre l'honneur familial. On peut supposer sans trop de risque que l'enfance et l'adolescence de Joanot sont relativement dorées, et qu'il est élevé tout à la fois dans l'amour des valeurs chevaleresques et dans le goût des lettres.

Comme on l'a dit, Joanot Martorell est vif, et les défis jalonnent sa vie: Jaume de Ripoll en 1442, Gonçalbo d'Íxer en 1446 et 1450. La plupart du temps, ces querelles ont pour origine des difficultés économiques: après la fortune dont elle a joui sous le règne de Martin l'Humain († 1410), la famille connaît des revers et le déclin sous les règnes de Ferdinand d'Antequera († 1416) et d'Alphonse le Magnanime († 1458); en dix ans, entre 1435 et 1445, les Martorell, ruinés, touchent à la misère la plus insupportable. Le voyage et le séjour de Joanot en Angleterre, dont nous allons parler, ont coûté fort cher à la famille et il a fallu emprunter, ce qui a aggravé les problèmes financiers. Ces questions d'argent ne lâcheront plus Joanot Martorell et le conduiront à des extrémités délictueuses.

Tout est bon en effet pour ne pas péricliter; et c'est ainsi qu'en 1449, Joanot, à la tête d'un groupe de maures, attaque des marchands castillans à Xiva et tue l'un d'eux. Ce qui lui vaut la prison à Valence. Par ailleurs, le différend qui oppose les Martorell aux Íxer entre 1445 et 1471, donc bien au-delà de la disparition de Joanot, n'est qu'une autre facette de ce combat pour survivre. Les biens de Joanot doivent se résumer á fort peu de chose lorsqu'il meurt; et sa détresse être bien grande pour qu'il gage pour cent réaux son manuscrit de Tirant le Blanc à Galba —damoiseau, et non chevalier—, Catalan résidant à Valence depuis 1457. D'autres ouvrages de la bibliothèque de Joanot ont probablement suivi le même chemin. Ainsi, à la mort de Galba, on a trouvé dans sa bibliothèque un Fleur de chevalerie que l'on attribue à Joanot Martorell, ainsi qu'un Anderino Mezquino, traduit de l'italien, dont il n'est sans doute pas sans conséquence que l'un des personnages s'appelle Tirante.

Mais l'affaire la mieux connue est celle qui oppose notre auteur à l'un de ses proches parents, Joan de Monpalau. Celui-ci, petit cousin des Martorell, est un familier de la maison. Il en profite pour séduire la plus jeune sœur de Joanot, Damiata, et, semble-t-il, se marie secrètement avec elle (voir Annexe, p. 629). Ayant obtenu ce qu'il voulait de la jeune fille, il néglige de respecter sa parole et refuse de l'épouser au grand jour. Joanot, qui a hérité en 1435, à la mort de son père Francesc, des responsabilités de la famille et de la charge de marier ses sœurs, est informé de l'indélicatesse de son cousin. Il lui adresse, le 12 mai 1437, une lettre de bataille dans laquelle il expose ses griefs, accuse son cousin d'avoir abusé de sa sœur Damiata en lui faisant croire à un mariage clandestin et le met en demeure de respecter la parole donnée et de l'épouser en bonne et due forme. Joan de Monpalau répond qu'il n'a rien promis à Damiata, tout en ne niant pas avoir obtenu ses faveurs. Pour des chevaliers de l'époque, la seule issue est le combat à outrance. C'est le début d'un conflit qui durera des années. Ces duels, car c'est de cela qu'il s'agit, doivent respecter des normes très strictes: accord des deux parties sur les armes employées, sur leur poids, accord également sur le choix du juge de bataille, etc. Tout cela donne lieu à un échange épistolaire souvent offensant et mordant, en seize lettres, qui dure jusqu'au 12 juillet de la même année 14371. Monpalau s'est déchargé du choix de l'arbitre sur Martorell qui ne propose rien moins que le jeune Henri VI, roi d'Angleterre, alors âgé de seize ans. Joanot Martorell entreprend alors un voyage qui le conduit à Londres, où doit se dérouler le combat. Pour pouvoir payer ce coûteux voyage, il lui a fallu emprunter auprès de banquiers milanais. Il achète avant son départ l'armure qu'il doit emporter en Angleterre, dont le prix est également très élevé.

Le 22 mars 1438, de Londres, il envoie une nouvelle lettre à son cousin, l'informant de l'acceptation définitive du roi d'Angleterre et lui joignant un sauf-conduit royal pour son voyage. Les autorités valenciennes, instruites d'une affaire qu'elles condamnent, déclarent que Joanot n'a pas reçu l'autorisation de se rendre en Angleterre, et interdisent à Joan de Monpalau de rejoindre son cousin à Londres.

L'affaire, qui traîne en longueur, aura finalement une issue plus pacifique. En 1445, soit huit ans après le début des hostilités, Joan de Monpalau sera condamné à verser quatre mille florins à Damiata en dédommagement, mais non à la prendre pour femme. Cette indemnité est supérieure à la dot que les Martorell ont donnée à Isabel pour qu'elle épouse Ausiàs March.

Joanot Martorell séjourne donc onze mois à Londres, de mars 1438 à février 1439. Il peut admirer la vie somptueuse de la cour anglaise dont il s'inspirera pour écrire son roman. Il découvre l'Ordre de la Jarretière et gagne la sympathie d'Henri VI, qui fait un vibrant éloge du Valencien dans une lettre qu'il adresse à l'infant Henri d'Aragon, frère d'Alphonse le Magnanime. Le roi d'Angleterre facilite l'accès de sa bibliothèque à notre chevalier, ce qui lui permet de lire et de traduire en catalan une version en prose de Gui de Warevic, poème narratif anglo-normand du XIIIe siècle en octosyllabes à rimes plates, traduction dont il se servira pour les chapitres introductifs de Tirant. Peut-être même le roi l'arme-t-il chevalier. À la fin de son séjour, Joanot Martorell défie Perot Mercader qui est venu de Valence pour éviter le combat entre les deux cousins, mais Henri VI s'oppose au combat.

Puis Joanot Martorell revient à Valence en passant par le Portugal. Le voyage durera huit mois, de février à septembre 1439. Il arrive pour voir mourir sa sœur Isabel, qui n'était mariée au chevalier-poète Ausiàs March que depuis six mois.




ArribaAbajoÊtre chevalier à Valence au XVe siècle

Mais que peut signifier être chevalier dans la Valence du XVe siècle? Quelle position cela représente-t-il dans la société d'alors, située à la charnière du Moyen Âge et des Temps modernes? Francesc Eiximenis, natif de Gérone mais qui a résidé à Valence de 1383 à 1408, nous permet de nous en faire une idée assez précise. Dans son Livre douzième du Chrétien, il nous apprend que la société citadine est formée de trois groupes: «1º patriciens et chevaliers occupent la première place, mais si dans une assemblée il y a des représentants des deux secteurs, les chevaliers ont la prééminence; 2º entre les extrêmes nous trouvons les simples bourgeois, qui ne sont pas honorables; on y trouve des juristes, des notaires, de riches marchands..., mais qui n'occupent pas de charges honorables; 3º au bas de l'échelle se trouvent les artisans: tisserands, maréchaux-ferrants, cordonniers, bourreliers, et autres métiers mécaniques». On voit que Martorell, en tant que chevalier, appartient au groupe le plus privilégié de la société valencienne jusqu'à la décadence financière qui précipitera la famille dans la misère. Tous les chevaliers ne connaissent pas un sort aussi triste. Ausiàs March par exemple connaît une meilleure fortune. C'est un gestionnaire habile qui sait faire fructifier son capital. De plus il n'a qu'une sœur qui, sourde et muette, ne trouvera pas mari et qu'il ne faudra donc pas doter. Mais la précarité financière de Joanot Martorell s'explique en partie sans doute par une vie aventureuse et agitée. Les Martorell sont belliqueux —ce qui, à diverses reprises, conduit l'évêque de Carthagène à les excommunier— et prompts à rédiger des cartels de défis. Les lettres de bataille de Joanot en font foi. Son frère aîné, Galceran, ira jusqu'à défier en 1438 celui qui va devenir son beau-frère quelques mois plus tard, Ausiàs March, jugeant que celui-ci n'est guère pressé de respecter sa promesse de mariage avec Isabel, l'aînée des sœurs. On ne plaisante pas sur ce chapitre dans la famille!

Qu'un chevalier écrive n'est pas en soi très original en ce XVe siècle renaissant. Joanot Martorell écrivain appartient en effet à une catégorie chevaleresque largement représentée. Le chevalier-poète existe aussi bien à l'ouest des terres catalanes —nous ne retiendrons que deux des noms castillans les plus prestigieux: Jorge Manrique (1440-1479) et le marquis de Santillane (1398-1458)— qu'au nord —citons le prince-poète Charles d'Orléans (1394-1465). Pour ce qui est de Valence même, il faut au moins mentionner Jordi de Sant Jordi, contemporain d'Ausiàs March.




ArribaAbajoLe déclin de la chevalerie

Le XVe siècle marque un tournant dans la chevalerie à Valence, comme du reste dans l'ensemble de l'Europe chrétienne. Philippe Contamine2 a montré comment, vers le milieu du XVe siècle, on redécouvre l'intérêt de pouvoir disposer d'une infanterie nombreuse et économique. La chevalerie devient secondaire et ne s'en remettra pas. De plus, pour le royaume d'Aragon-Catalogne la (re)conquête est terminée, ce qui n'est pas fait pour arranger les affaires des chevaliers.

La nostalgie témoigne de la disparition de l'objet qui la suscite. L'Europe chrétienne de l'époque est le temps des chevaliers errants, comme d'écrit Jean Favier: «La nostalgie d'une chevalerie vouée aux prouesses, telle que l'ont illustrée les romans de la Table ronde, saisit dans la seconde moitié du XIVe et au XVe siècle quelques chevaliers déconcertés par l'évolution de l'art de la guerre. Des jeunes gens parfois issus de grandes familles partent sur les routes, désireux de susciter des tournois et d'y participer. Le goût du défi donne souvent à leur entreprise un caractère particulier: ils font un vœu, comme de s'abstenir de quelque chose ou s'astreindre à quelque chose tant qu'ils n'auront pas accompli telle ou telle prouesse. Ils sont particulièrement nombreux à gagner l'Espagne ou la Sicile, toujours prêts à défier les célébrités locales»3. Ces chevaliers ne sont pas rares à Valence.

Ainsi, Felip Boÿl, noble valencien qui est un authentique professionnel de la chevalerie errante. Il parcourt aussi bien les terres chrétiennes que musulmanes, et acquiert grâce à ses armes une célébrité universelle. Il excelle dans le maniement de la hache. De retour à Valence en août 1442, après un séjour en Angleterre, il veut se battre contre Joanot Martorell dont il a entendu parler à la cour d'Henri VI. Mais, n'ayant aucun motif, il s'y prend de façon si peu chevaleresque que Joanot récuse le combat et répond avec le plus grand mépris.

Ainsi Jaume de Vilaragut, corsaire audacieux et généreux pour les uns, vulgaire pirate pour les autres, mais au crédit duquel il faut porter sa participation, en 1444, aux combats visant à briser le siège de Rhodes par le sultan d'Égypte et ses alliés génois. De toute évidence, il a raconté cet épisode à son ami Joanot Martorell, qui l'intègre à sa fiction.

Ainsi Bernat de Vilarig, enfin, élevé à la cour de Jean d'Aragon, le futur Jean II. Au mois de juin 1448 il doit rencontrer à Grenade Gómez de Figueroa, Castillan; le roi Muhammat X a accepté d'être juge de la bataille. Alors qu'il s'y rend, il est gravement blessé et est ramené à Valence. Averti, son adversaire n'en tient aucun compte, le juge déloyal et, le jour prévu pour le combat, renverse les armes de Bernat de Vilarig. C'est la cérémonie infamante de la subversio armorum que l'on réserve aux vaincus et aux traîtres. Gómez de Figueroa promène ces armes renversées à travers toute la Castille et même à Valence. Martorell, lorsqu'il décrit des scènes de ce type dans Tirant le Blanc, s'en tient donc à une stricte réalité. D'autre part, Bernat de Vilarig échange avec d'autres adversaires des lettres de bataille d'un très beau style dont on trouve l'équivalent dans notre roman original. Caylus tend à supprimer ces passages —d'un lyrisme exacerbé— qu'il juge sans doute insupportablement rhétoriques et abscons.




ArribaAbajoMartorell écrivain

On a pu constater à la lecture des lignes précédentes combien la chose littéraire passionne les chevaliers valenciens. Les lettres de bataille qu'ils échangent sont elles-mêmes des monuments littéraires de grande qualité. À tel point que Joanot Martorell pourra en inclure dans son œuvre de fiction. On remarque donc que la limite entre vie réelle et fable est très imprécise. L'existence triviale du chevalier est sublimée par l'esprit chevaleresque qui se nourrit aux sources littéraires les plus diverses, tandis que l'écriture s'abreuve à la réalité historique. Joanot Martorell, à la charnière entre Moyen Âge et Renaissance, se trouvait donc en bonne compagnie et Tirant le Blanc se fait d'écho de cette activité littéraire. En effet, la patiente recherche des sources nous permet de relever nombre d'emprunts que Martorell fait à ses contemporains. Mais les influences ne se limitent pas à la Catalogne. Les rapports avec les Italiens sont étroits: Alphonse V le Magnanime, installé à Naples, tient une cour brillante jusqu'à sa mort, en 1458. Son fils naturel, Ferdinand, lui succède à Naples avec le même éclat. Il est fort probable que Joanot Martorell se soit rendu à la cour napolitaine entre 1440 et 1442, une vingtaine d'années donc avant de commencer à écrire son roman. Puis à nouveau, comme chambellan du Magnanime, entre 1450 et 1458. Fait significatif, c'est d'ailleurs probablement un membre de cette cour qui a écrit Curial et Guelfe, l'autre grand roman chevaleresque du XVe siècle catalan. Tirant le Blanc n'est pas une fleur isolée.

Dans un autre domaine aussi la cour royale installée à Naples est une fenêtre ouverte sur la Renaissance italienne et un moteur entraînant l'esprit valencien sur des chemins nouveaux. La musique subit au XVe siècle une mutation fondamentale. Ce changement est lié à une évolution spirituelle; on se détache peu à peu du carcan scolastique dans lequel la théorie primait la pratique, et l'on essaie de nouvelles voies avant même de théoriser à nouveau. La musique passe alors du domaine mathématique à celui du trivium, c'est-à-dire au champ de la littérature. Ainsi, à la cour napolitaine d'Alphonse le Magnanime, prend naissance une école polyphonique catalane. Or mutatis mutandis, cette technique de la multiplicité des voix se retrouve dans Tirant le Blanc, plus particulièrement dans la partie grecque du roman: la voix de Tirant, bien sûr, mais aussi celles de Carmésine, de Diaphébus, de Stéphanie, d'Hippolyte, de Plaisir de ma Vie, de la Veuve Reposée, de l'Impératrice, et, à un degré moindre, celle de d'Empereur, sans compter d'autres voix mineures qui s'expriment comme autant de contrepoints. Soyons clair, sans prétendre que la musique a influé sur la littérature, on peut soutenir que les esprits percevaient les choses autrement et que cette approche nouvelle se perçoit dans tous les domaines: la même alliance entre musique et écriture se retrouve à la cour ducale de Gandie. C'est à ce titre que Tirant le Blanc marque, de notre point de vue, un progrès par rapport à l'autre roman chevaleresque catalan contemporain, Curial et Guelfe, qui ne s'est pas encore détaché vraiment de la pensée moyenâgeuse.

Ce qui frappe d'abord, en effet, à la lecture de Tirant le Blanc, c'est sa «modernité». Ce terme, souvent employé pour caractériser ce roman, a fait hurler bien des spécialistes du Moyen Âge et de la Renaissance, et, d'une certaine façon, nous les comprenons. Écrit au début de la seconde moitié du XVe siècle, ce texte est déterminé par l'esprit et la pratique littéraire d'un Moyen Âge finissant. La manière dont il a été composé renvoie indubitablement et logiquement à un art d'écrire inscrit dans son époque. Mais alors que d'autres œuvres européennes contemporaines de Tirant le Blanc, voire postérieures, sont devenues totalement illisibles, tant elles paraissent éloignées de notre goût et étrangères à nos préoccupations, Tirant le Blanc, lui, a gardé une fraîcheur et un charme qui séduisent encore et suscitent toujours l'enthousiasme. Cette machine littéraire fonctionne parfaitement et fait encore rêver les hommes du XXe siècle. Nous ne pensons pas nous tromper en affirmant qu'elle continuera de captiver les générations à venir. Il suffit de lire les pages inspirées que lui a consacrées Mario Vargas Llosa4 pour nous convaincre que nous sommes en présence d'un chef-d'œuvre, ce que la lecture du roman lui-même ne pourra que confirmer. L'écrivain péruvien n'est pas le seul à rompre une lance en faveur de Tirant. Ainsi, Italo Calvino l'intègre-t-il dans la liste des classiques dont il recommande chaudement la lecture, car, dit-il «un classique est un livre qui n'a jamais fini de dire ce qu'il a à dire»5. Les lecteurs du monde entier sont venus confirmer ces jugements en lui réservant un accueil chaleureux tant dans la version originale que dans ses traductions. Dans le prologue d'une édition catalane (Barcelone, 1983), Martí de Riquer écrit: «Il est fort naturel qu'en 1490 Tirant, roman alors d'actualité, ait eu de nombreux lecteurs. Mais ce qui est vraiment surprenant c'est qu'en 1969, dix mille lecteurs se précipitent sur un roman chevaleresque, vieux de cinq cents ans, et l'épuisent à un rythme que lui envieraient nombre de romans actuels et engagés dans ce siècle. C'est la grande victoire littéraire de Joanot Martorell».




ArribaAbajoRoman de chevalerie et roman chevaleresque

Qui a lu Amadis de Gaule —ou tout autre livre de la même veine, à l'instar des romans arthuriens— et Tirant le Blanc verra tout de suite que ce sont des œuvres radicalement différentes tant par la conception que par l'atmosphère, le rapport à la réalité et l'intention de leurs auteurs. Tirant le Blanc se présente comme une pseudo-biographie d'un chevalier breton qui, dès l'âge de vingt ans, se fait connaître au cours de fêtes et de combats à la cour d'Angleterre, puis devient chef des forces armées qui volent au secours de l'île de Rhodes et de l'Empire grec qu'il défend contre l'envahisseur turc. On ne trouve dans Tirant le Blanc aucun des éléments merveilleux et franchement extravagants dont il y a pléthore dans le roman de chevalerie. Pas de magie ni d'autres sortilèges; tout, au contraire, y est plausible. En cela il ressemble davantage à un autre genre littéraire contemporain, que l'on retrouve dans d'autres pays, et qui relate la vie de chevaliers exemplaires, bien souvent réels —sans que ce soit une règle— genre que Riquer appelle «roman chevaleresque». Il classe sous cette étiquette des récits qui ne dérogent pas au principe de réalité, que les héros soient fictifs ou historiques. De sorte qu'appartiennent au même genre des fables comme Le Petit Jehan de Saintré ou le Roman de Jean de Paris, et des biographies comme le Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut, le Livre des faits de Jacques de Lalaing ou Le Jouvencel de Jean de Bueil, qui ont pour héros des personnages ayant réellement vécu. Ces mêmes catégories littéraires ont existé en Castille et ailleurs en Europe.

Il y a deux ou trois occasions où Tirant le Blanc semble ne pas suivre le principe de réalité: quand il rapporte le nombre de chevaliers morts lors des joutes d'Angleterre, puis lorsqu'il aborde l'épisode du roi Arthur, enfin lorsqu'il narre l'aventure du chevalier Espertius sur l'île de Lango. Rapportés à l'ensemble de l'œuvre ces manquements sont peu significatifs et trouvent chaque fois une explication assez rationnelle. Dans le premier cas il s'agit d'une simple figure de rhétorique, l'hyperbole ou l'exagération, qui n'est absente ni de notre littérature contemporaine ni de notre langue usuelle. Quant à l'épisode du roi Arthur, il décrit la représentation d'un «masque de cour». Ces spectacles luxueux ne sont joués qu'une seule soirée. Les costumes, tous somptueux, sont financés par des personnages de haut rang, qui participent au spectacle. Comme dans les «pas d'armes», il y a un thème, généralement tiré des romans de chevalerie, comme ici. Enfin, l'aventure du chevalier Espertius est excentrique par rapport à la narration. Elle est là comme une fioriture, pas plus. En outre, la notion de réalité doit être ramenée à l'époque. Il suffit de parcourir les Voyages de John Mandeville, de 1359, d'où est tiré l'épisode, pour constater que sont rapportés comme vrais des faits dont on a peine à penser aujourd'hui qu'on ait pu jamais y croire.

Si Tirant le Blanc, chevalier fictif, est ancré dans le réel, c'est parce que ses modèles ne sont pas des héros arthuriens mais des capitaines appartenant à l'histoire et ayant acquis une renommée universelle en leur temps. En cela Tirant le Blanc présente des affinités certaines avec un genre qui n'apparaîtra que bien plus tard, au XIXe siècle, le roman historique. Nous ne croyons pas nous tromper en avançant que le roman chevaleresque est un ancêtre du roman historique.




ArribaAbajoLes modèles du chevalier Tirant le Blanc

La fable de Joanot Martorell tirant donc sa substance du réel, les érudits se sont lancés à la chasse aux référents. Le lecteur a découvert dans les notes apportées au texte de Caylus un certain nombre de personnages réels, de faits historiques, de lieux géographiques auxquels renvoie l'onomastique du roman. Mais il nous semble intéressant de signaler quelques hommes de guerre dont l'auteur a pu s'inspirer pour façonner son héros.

Le premier de ces modèles, pour qui connaît «L'expédition des Catalans en Orient», tirée de la Chronique de Ramon Muntaner, est d'abord et avant tout Roger de Flor (v. 1268-1305). D'origine allemande, ce templier se fait remarquer en participant héroïquement à la défense de Saint-Jean-d'Acre (1291). Il abandonne l'Ordre et se met au service de Frédéric II de Sicile. Après la paix de Caltabellota, en 1302, l'empereur Andronic II l'engage pour contenir les Turcs qui envahissent l'Empire grec. À la tête d'une armée de 1500 chevaliers et 4000 almogavares6 accompagnés de leurs familles, il gagne la Grèce. L'empereur l'élève au rang de mégaduc puis de césar et lui donne l'une de ses nièces, fille du tsar de Bulgarie, en mariage. Ses succès en Anatolie exacerbent la jalousie du prince Michel qui l'attire à Andrinople et le fait assassiner.

Jean Hunyadi (v. 1387-1458) est un autre modèle. Il offre, comme on l'a vu, une des explications du surnom de «Blanc» donné à Tirant. Issu d'une famille de petite noblesse de Transylvanie, il se distingue en combattant les Turcs, leur reprenant une grande partie des Balkans (1440-1444). Il est battu à Kosovo en 1446, mais défend victorieusement Belgrade en 1456 contre les troupes de Mehmet II, qu'il repousse jusqu'en Bulgarie. Il meurt deux ans plus tard. Ce chevalier roumain, père de Mathias Corvin —roi de Hongrie—, est valaque, d'où son surnom de Balacus. Les chroniques françaises le nomment «le chevalier Blanc», et les Catalans lo comte Blanc.

Pedro Vázquez de Saavedra est un autre chevalier, espagnol cette fois, contemporain de Martorell, qui par certains aspects fait penser à Tirant. Il devient tout d'abord célèbre en parcourant l'Europe de tournoi en tournoi, se rendant à Londres, à Cologne et à la cour de Bourgogne. Il participe à Dijon, en 1443, au Pas de l'arbre de Charlemagne. Lorsque Philippe le Bon reçoit un appel au secours de Constantinople, Pedro Vázquez part avec la flotte bourguignonne dont il est l'un des capitaines les plus importants. Les chroniqueurs Olivier de la Marche et Jean de Wavrin en parlent élogieusement. Il participe à d'autres pas, dont le Pas de la Fontaine en pleurs, organisé par Jacques de Lalaing, en 1449. En 1440 il se trouve à Londres, et rien n'interdit de penser qu'il y est depuis un certain temps. Il est donc fort possible qu'il ait pu rencontrer Joanot Martorell qui y séjourne en 1438 et 1439.

Geoffroy de Thoisy, chevalier bourguignon, a pu tu lui aussi prêter à Tirant certains de ses traits. Il vient rompre le siège de Rhodes de 1444, en même temps que le corsaire valencien Jaume de Vilaragut, ami de Joanot Martorell. Il participe, en compagnie de Pedro Vázquez de Saavedra, aux fêtes solennelles à la cour du duc de Bourgogne, en 1454, à Lille, où les chevaliers jurent les Vœux du Faisan. Le vœu qu'il fait alors —d'être des premiers à suivre le duc à Jérusalem et des derniers à repartir— est fort semblable à celui que fait Tirant devant le roi de France à Tripoli: «Ce chevalier avait fait vœu... d'être le premier qui débarquerait, et le dernier qui rentrerait dans les vaisseaux» .

D'autres encore ont pu prêter certains de leurs traits à Tirant: Guillaume du Chastel, Jacques de Lalaing... Tous ces personnages, bien que peu connus aujourd'hui, sont historiques et leurs exploits qui restent à la mesure de l'homme, n'ont rien d'extravagant.




ArribaAbajoLe jugement de Cervantès

Ce n'est donc pas sans raison que le curé de Cervantès loue le réalisme de Tirant, mais il est temps d'examiner deux points que soulève son appréciation: l'éloge de Cervantès est-il sincère, et le fait d'avoir catalogué Tirant le Blanc comme roman de chevalerie n'a-t-il pas porté tort au roman de Martorell?

Nicolas Fréret, dans son «Avertissement» à l'adaptation de Caylus (voir Annexe, pp. 621-628), signale qu'au chapitre 6 de la première partie de Don Quichotte il est fait mention d'un roman de chevalerie dont le titre est Tirante el Blanco. Voici la traduction exacte du passage qui fait problème:

«Les chevaliers y mangent, y dorment, y meurent dans leurs lits, y font leurs testaments avant de mourir, et l'on y conte mille autres choses qui manquent à tous les livres de la même espèce. Et pour cela je vous assure que celui qui l'a composé méritait, pour n'avoir pas dit tant de sottises sciemment, qu'on l'envoyât ramer aux galères tout le reste de ses jours. Emportez le livre chez vous, et lisez-le, et vous verrez si tout ce que j'en dis n'est pas vrai».



Le membre de phrase qui a été fort peu compris, et qu'on a qualifié de «point le plus obscur de Don Quichotte» figure en gras. Par la voix du curé qui procède à l'autodafé des livres constituant la bibliothèque de don Quichotte, Cervantès ne tarit pas d'éloges sur ce roman. Mais il semble se contredire en condamnant son auteur —inconnu de lui, car la traduction castillane de 1511 ne le mentionne pas— aux galères, ce qui a priori n'est pas une marque d'amitié et laisse planer un doute sur la sincérité du génie des lettres castillanes.

Fréret aborde ce point dans son «Avertissement» et le résout à sa manière. Quant à nous, nous avons déjà émis en 1988 une hypothèse qui lève toute ambigüité, et qui a été reprise ensuite par d'autres7: il faut rapprocher ce passage du chapitre 22 de la même Ire partie du Quichotte, où Ginés de Passemont explique qu'il attend d'être aux galères pour pouvoir y poursuivre l'histoire de sa vie, car, dit-il, «là j'aurai le temps de terminer mon livre; il me reste beaucoup de choses à dire, et dans les galères d'Espagne on trouve plus de tranquillité que celle qui serait nécessaire». C'est donc sans doute, de la part de Cervantès, une façon humoristique de regretter que notre auteur n'ait pas davantage écrit.

Pourtant, d'une autre façon, Cervantès a fait du tort à Tirant le Blanc. En le citant, parmi les ouvrages que condamne le Quichotte, il l'enferme en effet indûment, nous l'avons vu, dans la catégorie des livres de chevalerie, lui faisant probablement subir —malgré les louanges dont il l'accable— un préjudice dont il ne s'est pas encore entièrement remis.




ArribaAbajoL'écriture de Tirant le Blanc

Tout en parlant de la «modernité» de Tirant le Blanc nous avons posé comme une évidence que l'œuvre appartient bien à son siècle. Son élaboration répond à un art d'écrire précis, celui d'un Moyen Âge finissant et d'une Renaissance en plein essor. Il nous faut donc donner d'abord des éléments qui rattachent l'écriture de Tirant à son temps —sources et «plagiats»—, puis tenter de montrer en quoi le roman acquiert une universalité qui l'en détache pour le rendre immortel. On a relevé dans Tirant le Blanc de nombreuses sources et de multiples plagiats, tant d'écrivains catalans contemporains de Martorell (Ausiàs March, Roís de Corella...), ou plus anciens (Raymond Lulle, Bernat Metge, Eixemenis...), que d'œuvres écrites en latin (Virgile, Sénèque...), en castillan (Amadis primitif), en italien (le Décaméron de Boccace...), en français (le Trésor de Brunetto Latini, les Voyages de Sir John Mandeville, Lancelot du Lac...) généralement traduits en catalan. L'adaptation du comte de Caylus tranchant allègrement dans la version italienne qui suit assez fidèlement l'original catalan, bien des emprunts ont disparu, et il est donc inutile d'en établir un relevé qui ne s'appliquerait pas exactement au texte publié ici. Nous avons cependant donné quelques exemples en note auxquels nous renvoyons le lecteur.

Cette recherche des sources et des emprunts se poursuit, et chaque jour apporte sa moisson. Travail utile, car il permet parfois de porter un éclairage nouveau sur des passages dont le sens n'est pas toujours limpide. Il permet aussi de mieux comprendre ce que pouvait être la création littéraire du Moyen Âge, de la Renaissance et audelà. L'écriture se nourrit alors de topoi, de lieux communs. L'invention ne consiste pas à trouver des idées nouvelles, mais à trouver de nouveaux agencements. Ce n'est pas l'originalité des matériaux qui importe.

De sorte que les termes de source et de plagiat sont inadéquats appliqués à une œuvre du XVe siècle; ils sont anachroniques: les topiques sont un bien commun dont chacun faisait usage à sa convenance. Fort heureusement, le lecteur moderne ne perçoit généralement plus ces emprunts qui lui sembleraient sans doute insupportables s'il les décelait. Il sera plutôt sensible à ce qui était déjà la vraie originalité, celle de la disposition des matières. Ce qui a fait dire à Pascal, deux siècles plus tard: «Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau, la disposition des matières est nouvelle». Sources et emprunts renvoient simplement au concept général d'intertextualité. Les objets littéraires forment ensemble un grand corps dans lequel les parties se répondent, résonnent à l'unisson ou s'opposent, en fonction des courants qui les traversent. La métaphore vaut ce qu'elle vaut, mais Tirant le Blanc ne déroge pas: il bruit d'échos qui viennent d'ailleurs et qui repartent ailleurs, vers Don Quichotte par exemple. L'œuvre de Joanot Martorell est bien de son temps. L'acte d'écrire sous-tend automatiquement l'usage d'un art d'écrire, quel qu'il soit. Le bon artisan peut ne pas avoir la connaissance théorique des règles qu'il applique; il ne peut pour autant les ignorer dans sa pratique: il possède un tour de main. Et il produit une œuvre qu'il nous livre. Si l'objet est réussi, comme dans le cas de Tirant, nous héritons d'une machine à rêver. Notre plaisir, alors, est infini.

Déceler ce qui relève de l'intentionnalité est somme toute impossible et présente peu d'intérêt. Ce que nous avons devant nous est un roman qui a ses propres règles de fonctionnement, et ce sont elles qu'il importe, éventuellement, de mettre au jour. En dernier ressort reste notre jouissance, que tissent les fils du récit.




ArribaAbajoLes fils du récit

On pourra donner un aperçu rapide de la structure complexe de Tirant le Blanc en examinant de plus près le premier séjour du héros dans l'Empire grec, épisode central à bien des points de vue. Le tissu narratif est composé de fils qui s'entrecroisent et en forment la trame. Ici, les fils de l'amour et de la guerre s'enchevêtrent subtilement pour donner un motif précieux. Nous passons alternativement du champ de bataille aux appartements impériaux, de la guerre à l'amour. Ces deux lignes qui se frôlent sans cesse ne se rencontreront qu'à la fin, après l'épisode africain, et ce jeu incessant est à l'origine des moments culminants du roman. Nous distinguerons deux séquences: dans la première, qui englobe les entreprises militaires de Tirant, de son arrivée à Constantinople à son installation comme César de l'Empire, l'aide que le chevalier apporte à la couronne entraîne régulièrement une récompense. L'importance exceptionnelle de l'aide justifie la grandeur inusitée de la récompense; la seconde séquence, parallèle à la précédente, comprend un procès fort différent, et cependant en rapport direct avec celle-ci: il s'agit pour Tirant de posséder Carmésine qui, par ses hésitations, repousse la réalisation de ce projet après les aventures africaines, dès avant le mariage officiel. Il peut sembler que cette séquence n'a que peu d'importance si nous la comparons à la première. Il n'en est rien; à certains moments elle prendra même le pas, obligeant Tirant à abandonner ses devoirs guerriers pour cause de mélancolie.

Il est fondamental de voir que ces deux séquences entretiennent des rapports si étroits qu'il est bien souvent difficile de démêler l'écheveau inextricable des buts réels et des désirs qui fondent les présupposés narratifs. Dans un premier temps, Tirant n'arrive à Constantinople que pour remplir la fonction classique du chevalier, à savoir voler au secours d'un grand seigneur connu, ici l'Empereur grec, confronté à une menace étrangère, en l'occurrence les Infidèles. Il doit s'opposer au désordre, et ce faisant augmenter sa gloire et affirmer son essence de chevalier. C'est le schéma que nous avions en Angleterre et à Rhodes, avec certaines nuances: l'Angleterre est le moment de l'apprentissage du chevalier; Rhodes marque le temps de la mise en pratique. Mais cette fois, Tirant tombe dans les pièges de l'amour, pratiquement dès son arrivée au palais impérial: le spectacle de Carmésine laissant voir une gorge admirable de blancheur dans une atmosphère de clair-obscur plonge notre Breton dans une passion telle qu'il doit lutter sur deux fronts, le front militaire et le front sentimental, l'un public, l'autre privé. Dès lors, mais plus encore à partir du moment où la Princesse manifeste son affection, Tirant n'est plus confronté seulement à l'ennemi le plus puissant qu'il ait connu jusqu'alors, mais aussi à l'infériorité de son rang qui lui interdit tout espoir de prétendre à la Princesse. Il en est parfaitement conscient et plus d'une fois il aborde le sujet avec amertume et douleur tout au long de ces deux séquences («Où puiserai-je le courage et où trouverai-je les mots qui me permettront de parler et de l'induire et mouvoir à miséricorde, quand par sa position princière elle est supérieure à moi en toutes choses, je veux dire en richesse, en noblesse et en seigneurie?»). Cette différence de niveau est si certaine que Tirant n'a plus d'autre recours pour la combler que le métier des armes et le succès de ses entreprises militaires. Il s'affirme alors non plus comme un aventurier individuel, mais comme un stratège, un capitaine, un meneur d'hommes. C'est la seule manière d'effacer son infériorité sociale aux yeux de l'Empereur pour lequel il œuvre.

Plus que dans l'atmosphère, dans la réalité géographique, dans le sens de l'humour ou dans l'expression d'une vérité quotidienne c'est là qu'on a décelé avec juste raison le changement le plus révolutionnaire introduit par Tirant le Blanc, mutation qui le distingue irrémédiablement des autres romans de chevalerie: le fait que l'action du héros trouve sa motivation dans le sens de la causalité est essentiel. Si chez Chrétien de Troyes chacune des aventures est totalement indépendante du résultat final, comme c'est encore le cas dans Amadis de Gaule, pour Tirant à Constantinople, chacune des actions militaires que mène le héros augmente la considération et la dette de l'empereur à son égard, ainsi que celles de toute la sphère publique, et compense peu à peu son insuffisance nobiliaire initiale. Les aventures qui nous sont relatées cessent donc d'être proprement individuelles, comme c'était le cas antérieurement, pour devenir stratégiquement utiles à l'Empire, à un moment où la réputation de Tirant en tant qu'individu a atteint un si haut degré qu'il ne peut plus augmenter sa gloire et qu'il est engagé dans une voie sans issue. Le nouvel horizon ouvert par l'état amoureux de Tirant dégage d'autres possibilités et permet au récit de sortir de cette impasse: le secours qu'apporte le Breton à l'Empereur, sa contribution sociale en quelque sorte, articulé à son désir érotique, dégage une image originale du projet ambitieux du nouveau chevalier. Vue dans la perspective publique, chaque action militaire qui tourne à l'avantage de l'Empire suppose une avancée sur le chemin qui conduit à Carmésine. Vue dans la perspective privée, chaque avancée en direction de Carmésine suppose une stimulation guerrière pour Tirant; celui-ci manifeste clairement à l'occasion que c'est l'amour de Carmésine qui le pousse, quand il exprime sa lassitude et son désir, son but atteint, de vivre en paix auprès de sa bienaimée. De sorte que ses actions représentent dans les deux cas des procés à double sens. Chacune d'elles dans sa propre sphère a son reflet dans l'autre sphère. Quand Tirant lutte pour l'Empire, il combat pour Carmésine. Et quand Carmésine répond aux transports amoureux de Tirant, elle reconstitue, souvent très consciemment, ce trésor de stratégie qu'il lui semble avoir trouvé chez Tirant; enfin, quand elle se refuse par excès de vertu à accepter la séduction de Tirant, elle doit le faire avec suffisamment de tact et de doigté, car il ne convient pas de rompre la corde en lui faisant subir une trop vive tension. Ainsi Carmésine apparaît comme l'articulation qui relie les deux plans, public et privé, de l'action du héros.

La gradation et l'équilibre narratif entre ces deux séquences sont quasiment parfaits. À la période de trêve dans la séquence militaire correspond le plus grand moment d'agitation dans la séquence érotique. Nous avons vu comment la gloire sur le champ de bataille ouvre toutes grandes les portes de l'amour. À son tour l'amour devient un combat où il faut vaincre les scrupules de toutes sortes de l'être aimé. De sorte que le combat est l'antichambre de l'amour et que l'amour est le ressort de la guerre.

Après ce que nous venons de dire, on ne pourra qu'être frappé de constater que cette machine si fonctionnelle, ce corps si harmonieux, dont tous les rouages semblent avoir été conçus tout exprès, est faite de pièces empruntées aux endroits les plus divers de la matière littéraire.




ArribaAbajoRédaction, publication et fortune littéraire de Tirant le Blanc

Ce tour d'horizon serait incomplet si nous ne donnions pas quelques éléments sur la matérialité de l'écriture du roman, sur sa première impression et sur sa réception critique.

Joanot Martorell commence à rédiger son roman le 2 janvier 1460. Il ne met pas plus de cinq ans à l'écrire, car lorsque, dans le plus grand dénuement, il passe de vie à trépas, en 1465, son manuscrit se trouve déjà entre les mains de Martí Joan de Galba, damoiseau catalan résidant depuis peu à Valence, auquel, contre un prêt d'argent, il l'a laissé en gage. C'est en vain qu'en 1465 Galceran, frère de Joanot, tente de le récupérer. Ce n'est qu'en 1489 —quinze ans après l'introduction de l'imprimerie à Valence— que Galba entreprendra des démarches pour publier le manuscrit. L'affaire est conclue, mais le damoiseau catalan lui non plus ne verra pas l'ouvrage fini, car il meurt dans les premiers mois de 1490.

L'incunable sort des presses de l'imprimeur allemand Nicolau Spindeler, installé à Valence (Espagne), le 20 novembre 1490. Il se compose de 772 pages, imprimées en caractères gothiques. Avec un peu plus de deux millions de signes et quatre cent mille mots, son extension est assez comparable à la totalité de Don Quichotte de Cervantès, Ire et IIe, parties.

Il est tiré à 715 exemplaires. Sept ans plus tard, il en est fait une seconde édition à Barcelone, à tirage plus limité, qui porte le nombre d'exemplaires à environ un millier. L'imprimeur en est cette fois Diego de Gumiel, le même qui en 1511 publiera la première traduction castillane, à Valladolid. Ce tirage montre le succès d'une œuvre qui par ailleurs devait déjà être connue avant même d'être imprimée. En effet, au XVe siècle la publication d'un livre sur des presses toutes neuves —l'imprimerie européenne n'a que trente-cinq ans d'âge— était généralement précédée de lectures publiques. Acheter un livre que l'on connaît déjà montre à l'évidence qu'on l'apprécie hautement. Que Diego de Gumiel ait jugé bon d'en offrir une traduction à un public castillan ne fait que confirmer cette opinion.

Riquer rapporte une curieuse anecdote qui prouve la popularité de Tirant le Blanc à la fin du XVe siècle. Au cours du procès inquisitorial contre le rabbin de Valence Miquel Vives, le 4 avril 1500 Joan Liminyana, témoin, déclare que le prévenu a pour habitude de lire et de commenter le livre des Prophéties; il dit comment, trois ou quatre mois plus tôt, il a vu entrer chez Miquel Vives une femme qui lui a demandé Tirant, et que le prévenu lui a remis le livre des Prophéties. Ce livre, alors interdit par l'Inquisition, les juifs le cachent sous le nom de Tirant, dont la possession et la lecture n'éveillent l'attention de personne tant il est connu.

Probablement à cause de la castillanisation de la haute société et des élites au XVIe siècle, accélérée par le soulèvement des Germanies («confréries»), entre 1519 et 1523 —le pouvoir municipal, jusqu'alors réservé aux marchands, est accaparé par les nobles. Les marchands se révoltent mais ils sont écrasés par la noblesse, avec la bénédiction du roi castillan—, le succès de l'œuvre originale est éphémère dans les Pays catalans. Des jugements moraux négatifs aggravent les choses. En effet, dès 1524, l'humaniste valencien Joan Lluís Vives considère sa lecture néfaste pour les femmes. Après, c'est l'oubli. Ce n'est qu'en 1873 que le philologue majorquin Marià Aguiló le tire des limbes. Mais le succès initial de Tirant le Blanc se mesure aussi aux traductions dont il est l'objet.




ArribaAbajoLes premières traductions de Tirant le Blanc

Le roman a été rapidement traduit en castillan, 1511, et en italien, en 1538. Comme on l'a déjà signalé, la traduction castillane de 1511 sort à Valladolid des presses de l'imprimeur qui a réalisé l'édition catalane de Barcelone, Diego de Gumiel. Il n'est mentionné ni nom d'auteur, ni nom de traducteur. C'est cette édition castillane qu'a lue Cervantès, lecture dont il gardera un si bon souvenir qu'il en fait l'éloge que l'on sait dans son Don Quichotte. C'est aussi cette édition qu'a dû lire Matthew Gregory Lewis, qui le cite deux fois dans Le Moine (1796), à moins qu'il n'ait connu son existence qu'à travers la plume de Cervantès.

Les italiens se seraient intéressés très tôt à Tirant le Blanc. Il y aurait eu une première traduction en 1501, par Niccolò di Correggio, dont on n'a pas retrouvé la moindre ligne et qui demeure hypothétique.

Celle effectuée entre 1514 et 1519, due à Lelio Manfredi n'a été imprimée qu'en 1538. Mais elle avait sans doute circulé sous une autre forme puisqu'on a relevé que la Veuve Reposée, l'un des personnages féminins du roman, avait inspiré à l'Arioste l'histoire de Dalinda narrée dans le Roland furieux. William Shakespeare s'en servira à son tour dans Beaucoup de bruit pour rien.

Les Français ne découvriront le roman qu'au XVIIIe siècle, avec l'adaptation du comte de Caylus.




ArribaAbajoLes éditions françaises de Tirant le Blanc

La «traduction» française de Anne-Claude Philippe de Thubières, comte de Caylus, est plutôt une adaptation car, comme on le verra, Caylus a fortement réduit le volume de l'œuvre. Le succès du roman est cependant considérable, comme l'atteste le nombre de ses éditions —quatre ont été recensées (celles que l'on date de 1740 sont absolument identiques et constituent en fait une même édition en deux tirages)—, qui s'échelonnent de 1737 à 1787.

1. 1737. Histoire du vaillant chevalier Tiran le Blanc, traduite de l'espagnol. À Londres, Aux dépens de la Compagnie. 2 volumes, 17,7 x 10,6.

2a. [1740]. Histoire du vaillant chevalier Tiran le Blanc, traduite de l'espagnol. À Amsterdam, Chez Westein & Smith. 2 volumes, 16,1 x 10,1.

2b. [1740]. Histoire du vaillant chevalier Tiran le Blanc, traduite de d'espagnol. À Londres. 2 volumes, 16,1 x 10,1.

3. 1775. Histoire du vaillant chevalier Tiran le Blanc, traduite de l'espagnol. À Londres, Aux dépens de la Compagnie. 3 volumes, 17,5 x ??,?

4. 1787. Œuvres badines complettes du Comte de Caylus, avec figures. À Amsterdam (et se trouve à Paris chez Visse). Les deux premiers volumes reprennent Tirant le Blanc, 19,8 x 12.

Le français était à l'époque la langue de culture par excellence de l'Europe des Lumières, et bien des grands de ce monde lurent Tirant en français, comme Catherine de Russie, qui en possédait un exemplaire. Les beaux esprits ne l'ignoraient point. La citation qu'en fait Jean-Jacques Rousseau au livre IX des Confessions montre à l'évidence que l'allusion était comprise des gens du monde: «Je jugeai qu'un homme qui passe deux heures tous les matins à brosser ses ongles peut bien passer quelques instants à remplir de blanc les creux de sa peau. Le bonhomme Gauffecourt, qui n'était pas sac-à-diable, l'avait assez plaisamment surnommé Tirant le Blanc».

Quelques données chiffrées donneront une idée de l'écart quantitatif —mais non qualitatif— qui sépare l'adaptation du comte de Caylus de l'incunable catalan. Le roman original catalan contient 2181548 caractères, contre 991175 pour l'adaptation de Caylus, c'est-à-dire que l'adaptation française ne représente qu'un peu moins de la moitié du texte de l'incunable. Par ailleurs, l'adaptation n'a pas été faite sur l'original catalan, que Caylus ne connaissait pas, ni sur la seule édition castillane, contrairement à ce qu'affirme le «traducteur», mais sur une autre traduction, probablement l'italienne de 1538, due à Lelio Manfredi. En effet, chaque fois que nous avons pu relever une traduction erronée, l'erreur prend son origine dans la traduction italienne et non dans la castillane. Nous en avons indiqué un certain nombre dans les notes. Les noms propres correspondent dans la plupart des cas à la forme italienne et non à la castillane. Toutefois, on trouve parfois des graphies qui renvoient au texte castillan, et non à l'italien, généralement en note, comme si l'auteur des dites notes avait eu sous la main la traduction castillane. On le voit, le problème est plus complexe qu'il n'y paraît et ne pourra être résolu qu'avec une comparaison terme à terme des trois textes.

Le comte de Caylus a pris des libertés avec Tirant le Blanc, on l'a vu. Et cela se traduit par des coupes parfois sévères, surtout dans les chapitres initiaux, ou par quelques rares ajouts qu'on ne retrouve ni dans l'incunable ni dans les traductions espagnole et italienne. Voilà pourquoi il nous est difficile de considérer son livre comme une traduction au sens moderne du terme. C'est sans conteste l'une des «belles infidèles» —selon l'expression consacrée— que nous a léguées le XVIIIe siècle.

L'art de la traduction, il est vrai, a varié selon les siècles. Il n'est pas inutile de jeter les yeux sur ce qu'en dit Charles Fontaine dans sa version des Remèdes d'amour d'Ovide (1555). Il y a pour lui trois choses que doit observer un qui veut bien traduire:

«La première, c'est qu'il retienne et rende les termes et la diction de l'auteur autant près qu'il est possible: ce que l'on peut appeler la robe».

«La seconde, qu'il rende aussi le sens partout entier (car il ne faut être tant curieux des termes que de laisser le fond ou de le rendre obscur): ce que l'on peut appeler le corps».

«La tierce, c'est qu'il rende et exprime aussi naïvement la naturelle grâce, vertu, énergie, la douceur, élégance, dignité, force et vivacité de son auteur qu'il veut traduire: ce que d'on peut appeler l'âme de l'oraison».



Et il ajoute: «Mais bien peu de ceux qui traduisent adviennent heureusement à ces trois points, pour la grande difficulté. Pour quoi la plus grande part des sages et experts translateurs sont plus soigneux à rendre le sens et la grâce que les mots: de l'avis et du nombre desquels j'ai été, je suis et veux être».

Il ne fait aucun doute que Caylus suit la doctrine Fontaine, et qu'il est plus soucieux de rendre la grâce et la séduction de Tirant le Blanc pour des lecteurs cultivés du XVIIIe siècle que de s'attacher à la lettre. Car après tout l'excès de fidélité, qui confine à la servilité, peut nuire. Y est-il parvenu? A-t-il sacrifié l'exactitude à l'élégance? Pour qui connaît l'original catalan, il est évident que tel n'est pas le cas. Il a, bien sûr, réélaboré le texte de Martorell, mais il l'a fait avec intelligence et goût, et a su tirer profit de la langue classique du XVIIIe siècle, qu'il maîtrise parfaitement, pour nous offrir un joyau littéraire qui rend bien l'éclat de l'original. Une traduction plus près de la «robe» peut et doit rester élégante, et restituer toutes les facettes de l'œuvre originale, mais la «belle infidèle» de Caylus a ses propres mérites car, outre sa qualité d'écriture, elle ne trahit pas son modèle dont elle a su garder le ton et l'allure. Les lecteurs, n'en doutons pas, sauront apprécier cette plume raffinée, légère et pleine d'agrément. Cette adaptation a été d'abord publiée sans mention du traducteur. Il en sera ainsi jusqu'à l'édition de 1775 incluse. La raison en est que la censure est plutôt tatillonne à l'époque. Pour la même raison, le lieu d'édition indiqué n'est pas forcément le vrai: les imprimeurs se protègent. Mais il est évident que les lecteurs d'alors savent parfaitement à qui ils doivent la «traduction». En 1786, Tirant le Blanc n'est pas publié seul mais ouvre l'édition posthume des Œuvres badines complettes du Comte de Caylus. À notre connaissance, personne n'a contesté cette paternité et ce que nous savons du comte de Caylus ne nous permet pas d'en douter: ses Œuvres badines ne comportent pas moins de douze volumes. Il est en particulier l'auteur d'un roman, Histoire de Monsieur Guillaume, cocher (1748), dont l'écriture tranche avec le style reçu du XVIIIe siècle, et qui, pour cela même, mérite encore d'être lu aujourd'hui.




ArribaAbajoLe comte de Caylus

Anne-Claude Philippe de Thubières, comte de Caylus, est né à Paris en 1692, dans une famille de haute noblesse mais désargentée. On le destine au métier des armes; il est, à seize ans, mousquetaire du roi, puis maître de camp de dragons. Il prend part alors à l'expédition de Catalogne. Mais ne se sentant pas de véritable vocation militaire, il démissionne à l'âge de vingt-deux ans.

Amateur de voyages, il se rend tour à tour en Italie, en Turquie, en Angleterre et en Hollande. À Paris, il pratique la gravure en camaïeu et continue d'enrichir la collection d'antiquités grecques, romaines, étrusques et égyptiennes qu'il a ramenées de ses voyages. À cette époque, vers 1720, il se lie d'amitié avec Watteau et fréquente le salon joyeux et couru de Mademoiselle Quinault-Dufresne. Il y rencontre Crébillon fils, Moncrif, Voisenon, Duclos, Sallé... Voltaire aussi sans doute. On baptise ce salon Société du bout du banc. Voilà donc la mystérieuse «compagnie» aux frais de laquelle est éditée l'adaptation française de Tirant le Blanc.

Ami des plaisirs et libertin mais cependant esprit curieux et actif, Caylus devient membre honoraire de l'Académie de peinture et membre de l'Académie des inscriptions. Il y est d'une activité rare: il rédige des notices sur des peintres, écrit un ouvrage en sept volumes, Recueil d'antiquités égyptiennes, étrusques, grecques, romaines et gauloises, dont les planches sont de sa main. Son œuvre de graveur comporte près de huit cents pièces. Philanthrope, il encourage de jeunes artistes et leur vient en aide s'ils sont impécunieux. C'est assurément l'un des esprits les plus originaux et les plus cultivés du siècle de Louis XV.

Homme d'épée ayant servi en Catalogne, archéologue, amateur d'art ami de Watteau, auteur de douze volumes d'Œuvres badines, il est le traducteur rêvé d'un roman dont Vargas Llosa loue «l'érotisme imprégné de bonne santé, de comique irrévérencieux et de miettes philosophiques, comme chez les grands écrivains libertins du XVIIIe» .




ArribaTirant au XXe siècle à travers le monde

Aux États-Unis, la traduction de David Rosenthal a connu un succès considérable. L'engouement du public a été tel que le roman, tiré d'abord par prudence à 20000 exemplaires, a été réédité plusieurs fois en format de poche, tant aux États-Unis (Warner Books), qu'au Royaume-Uni (Macmillan, Pan Books). Il a été distribué jusque dans les drugstores et les aéroports, et cela y compris en Australie. En Angleterre, Tirant a figuré parmi les dix meilleurs livres de l'année 1984 sur la liste publiée par le Daily Mirror, le journal le plus lu de Londres. Alejo Carpentier aurait été heureux d'apprendre que ce «best-seller oublié», pour reprendre sa formule, avait renoué avec un succès mérité, du moins sur les terres hispaniques et anglosaxonnes. En fait, l'engouement contemporain pour Tirant le Blanc ne connaît pas de frontières. Après une nouvelle version castillane en 1969 —introduite par un brillant prologue de Mario Vargas Llosa repris dans En selle avec Tirant le Blanc—, le roman est partiellement traduit en roumain dès 1978, et l'approche du cinq centième anniversaire de l'édition princeps de 1490 précipite le mouvement: traduction en finnois, 1987; en néerlandais, 1988; en allemand, 1990; en suédois, 1994. L'Extrême-Orient n'échappe pas au virus: la traduction chinoise de Wang Yangle est sans doute bouclée à ce jour, et dès 1990 était annoncée une traduction japonaise. Nous savons par ailleurs qu'une traduction russe est en train, et que plus près de nous se prépare une édition moderne en italien. Quant à nous, nous avons en chantier une traduction exhaustive en français moderne.





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