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La presse du clergé en Espagne (1850-1905)

Solange Hibbs-Lissorgues


Université de Toulouse - Le Mirail



Le titre de la présente étude appelle quelques éclaircissements. De quelle presse s'agit-il? De la presse destinée au clergé et élaborée par lui ou de la presse religieuse destinée à un public catholique plus large et dans laquelle participent de façon prédominante des représentants de l'Église? En effet, il est souvent difficile de délimiter les frontières entre des publications religieuses à usage strictement interne et la presse catholique au sens plus large du terme, destinée à des publics potentiellement différents et contrôlée par la hiérarchie ecclésiastique. Si les boletines eclesiásticos publiés avant 1850 affichent clairement leur identité, il est plus malaisé de faire la part des choses dans le cas de revues comme El Defensor de los Párrocos, «periódico de información eclesiástica», El Arsenal de la Devoción ou La Luz Canónica, «revista de ciencias eclesiásticas» (1891). En examinant de plus près l'abondante production de revues et journaux catholiques publiés dans la deuxième moitié du siècle, il semble bien que l'Église, soucieuse d'assurer un encadrement doctrinal solide, de renforcer la cohésion sociale d'un clergé souvent divisé et surtout d'éviter l'inévitable pénétration de la presse irréligieuse dans les séminaires et instituts catholiques, ait mis en place, parallèlement à l'abondante littérature religieuse professionnelle, un réseau de publications destinées à la communauté ecclésiastique.

Dans le cadre de cette étude, notre réflexion porte sur la presse du clergé publiée de 1850 au début du XXe siècle lorsque s'amorce une véritable professionnalisation de la production de journaux et revues sous le contrôle d'un clergé plus réaliste et plus préparé. Dans un premier temps, la prise en compte d'un certain nombre d'éléments «extérieurs» permet de mieux caractériser cette presse: implantation géographique, tirages, composition des équipes de direction et de rédaction, organes d'une association religieuse ou d'un ordre, diffusion dans les différentes instances de la vie religieuse, public visé. Évidemment, une approche synthétique de cette production doit tenir compte du rôle joué par la presse à usage professionnel dans la transmission des consignes et de l'enseignement religieux et, d'autre part, de l'efficacité de cette presse pour assurer la cohésion sociale de l'Église en proie aux tensions et aux divisions dans cette deuxième moitié de siècle. Sans prétendre à l'exhaustivité, une analyse du contenu devrait permettre de préciser quelle vision de la fonction sacerdotale l'Église proposait et quels étaient les degrés de participation possible du clergé dans les grands débats politico-religieux, mais aussi philosophiques et culturels de l'époque.




Une production relativement abondante pour une clientèle bien identifiée

Le concept de presse professionnelle traduit une double réalité: il s'agit bien sûr de l'abondante production publiée pour le clergé et destinée à remédier fréquemment aux faiblesses de l'enseignement dans les séminaires, mais aussi de publications dans lesquelles les ecclésiastiques puissent exercer un véritable apostolat de l'écriture. Mais il faut attendre les débats des congrès catholiques qui jalonnent les dernières décennies du siècle et surtout les conclusions de la première assemblée de la presse catholique de 1904 pour que soient prises des initiatives novatrices à ce niveau.

Cette presse, totalement sous le contrôle de l'Église depuis sa production intellectuelle et jusque dans sa diffusion matérielle, est un prolongement «naturel» de la littérature professionnelle et classique. Essentiellement représentée dans les années 1850 au niveau des évêchés et archevêchés par les bulletins officiels ecclésiastiques, elle deviendra plus abondante et se diversifiera surtout après 1868. Cet essor n'est pas surprenant si l'on tient compte de la volonté de l'Église de développer une presse catholique à la mesure des exigences de l'époque et de profiter, malgré des réticences plus ou moins avouées, des nouvelles libertés qui apparaissent pendant le Sexenio. Pendant cette période s'instaure une véritable liberté de presse, et aussi bien la Constitution de 1876 que la loi de 1883 consolident cette situation. D'autre part, certains moments importants qui affectent à la fois la vie de l'Espagne et l'histoire de l'Église influencent le développement et l'enracinement de cette presse religieuse: le concile Vatican I renforce l'autorité du souverain pontife et l'attitude militante de certains secteurs de l'Église et plus particulièrement du clergé. La poussée de la presse professionnelle aussi bien en province qu'à Madrid ou à Barcelone s'accentue après 1875 lorsque, pendant la Restauration et sous le pontificat de Léon XIII, différents secteurs de l'institution ecclésiastique entreprennent une reconquête religieuse et sociale. La floraison des congrégations, ordres religieux et associations catholiques dans la décennie de 1880 atteste de cette volonté de reconquérir «de l'intérieur» et au moyen d'armes efficaces une société confrontée à la laïcisation et au libéralisme.

À partir de 1877, la restauration des ordres du clergé régulier s'étend à l'ensemble de l'Espagne et se poursuit au-delà de 1880. Les bénédictins, franciscains, dominicains, jésuites, carmélites, capucins, trinitaires et rédemptoristes semblent avoir bénéficié de la liberté d'association reconnue par la Constitution de 18761. Cette propagation des ordres est d'ailleurs favorisée par l'expulsion de certaines congrégations religieuses de France à partir de 1880. C'est ainsi qu'El Cronista del Clero (1882) mentionne en juillet 1882 la construction d'un couvent à Manresa par les capucins expulsés de Céret. La même revue se réjouit au fil des pages du renouveau des congrégations religieuses: les jésuites inaugurent un institut d'enseignement secondaire à Valladolid et à Ciudad Real, la même année, c'est un couvent de religieuses de l'ordre de l'Immaculée Conception qui s'installe. À l'occasion de la célébration du troisième centenaire de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus une collecte est organisée dans les principaux diocèses d'Espagne pour construire une église et un couvent de carmélites à Salamanque. C'est dans cette même ville que s'installent, au cours des dernières décennies du siècle, salésiens et dominicains2. Cette véritable «offensive» de l'Église catholique pour «occuper» le terrain social et culturel se traduit par une floraison de revues spécialisées.

La plupart des ordres, congrégations et associations religieuses placés sous la tutelle du clergé se dotent d'une revue spécialisée; généralement à usage interne. Pendant la Restauration et jusque dans les premières décennies du siècle surgissent des publications de ces ordres et congrégations: ce sont la Revista Carmelitana (1876), la Revista Trinitaria, El Eco Franciscano, la Revista de Estudios Franciscanos (1907), publiée à Barcelone par les capucins qui dirigent aussi El Mensajero Seráfico (1884), ou encore El Monte Carmelo, revue dirigée par les Carmes déchaux. Mentionnons encore El Mensajero Seráfico, «revista mensual dedicada a los Terciarios y devotos de San Francisco de Asís» (1897), et El Buen Consejo (1904) des frères augustins de l'Escorial.

Les associations religieuses placées sous la tutelle d'un évêque ou d'un membre du clergé ne sont pas en reste. Qu'il s'agisse de La Montaña de San José, organe de la Pieuse Confrérie de Saint-Joseph de la Montagne de Barcelone, d'El Correo Interior Josefino de los Colegios de Vocaciones Eclesiásticas de San José de Tortosa (1898) ou de La Basílica Teresiana (1897), créée à Salamanque grâce à l'initiative de son évêque le père Cámara, toutes ces revues sont soucieuses de refléter les initiatives des associations religieuses en matière d'éducation et d'encadrement pastoral3.

À un moment où la culture religieuse ne dépend plus seulement de la prédication orale, la presse dite professionnelle devient un élément incontournable de cette pédagogie de la foi qui s'affirme au cours du XIXe siècle. De façon symptomatique, l'essor des ordres et la littérature religieuse qu'il génère accompagnent la recrudescence des grandes célébrations catholiques et la véritable fièvre de restauration et de reconstruction de bâtiments consacrés à la religion. Les associations et congrégations catholiques ont systématiquement eu recours à une presse «spécialisée» afin de diffuser des modèles de vie religieuse et de renforcer des dévotions particulières: associations de religieuses ou de prêtres consacrées au culte mariai et au culte de saint Joseph, confréries du Rosaire, apostolats de la prière pour le culte du Sacré-Coeur, confréries de l'Heure sainte, associations eucharistiques pour l'adoration du saint sacrement.

Indépendamment des revues rattachées aux ordres et congrégations, il existe une presse à usage interne, essentiellement concentrée à Madrid et à Barcelone mais aussi bien représentée en province. Pour la période comprise entre 1875 et la fin du siècle, nous avons pu repérer plus d'une vingtaine de revues qui, en dehors des grands centres comme Madrid et Barcelone, sont diffusées à Salamanque, Saragosse, Valence, Séville, Huesca, Bilbao ou Valladolid, pour ne citer que quelques-unes des villes pour lesquelles subsistent des revues que nous avons pu consulter.

Par ailleurs dans chaque archevêché ou évêché est publié le bulletin officiel ecclésiastique, sous la responsabilité directe de l'évêque ou de l'archevêque, avec une périodicité de deux, trois, ou même quatre parutions par mois. Ces bulletins, dont le premier semble avoir été publié à Madrid avant 1850 sous le titre Boletín Eclesiástico, Suplemento de la Guía Eclesiástica (1848), constituent l'exemple le plus «spécialisé» de cette production. Ils sont un instrument indispensable de l'épiscopat pour la transmission des consignes et un lien important avec Rome. Une lecture plus attentive permet de constater qu'ils sont souvent le reflet de la personnalité des prélats qui les contrôlent. Citons rapidement le cas du bulletin ecclésiastique de Barcelone, qui sous l'autorité de José María Urquinaona fonctionne comme un contre-pouvoir à l'égard des intégristes au cours de la décennie de 1880, lorsque la crise entre catholiques modérés et intransigeants est en pleine recrudescence.

Les informations et recommandations contenues dans les bulletins officiels ecclésiastiques sont répercutées par un réseau de publications professionnelles qui se développe de façon significative dans la deuxième moitié du siècle. C'est le cas d'une revue comme El Cronista del Clero, qui paraît à Madrid depuis 1882 et qui est diffusée par la librairie catholique de Saint-Joseph. Cette publication dirigée par Ramón de Ezenarro, ecclésiastique et juge auprès du tribunal de la nonciature, est un modèle du genre. Elle contient des informations précieuses sur le profil sociologique des membres de l'épiscopat et du clergé, l'état des paroisses espagnoles, les nominations et promotions de différentes catégories de personnels liés au culte et des conseils de comportement à suivre dans des situations délicates.

Toutes les autres revues à usage interne affichent comme El Cronista del Clero clientèle visée et leur finalité: la Revista Eclesiástica, publiée à Huesca à partir de 1897 et dont le directeur est le Père Aragón y Lasierra, licencié en théologie et vice-recteur du séminaire de Huesca, déclare être «una revista destinada prioritariamente al clero»; El Defensor de los Párrocos (1897), qui paraît à Madrid, est «el órgano del clero parroquial español»; El Consultor de los Párrocos (1872) est une «revista de ciencias eclesiásticas»; El Informador del Clero (1904), dont le fondateur et directeur est le prêtre José Molero de Rojas, est une «revista quincenal de intereses eclesiásticos». Cette revue bénéficie de l'appui moral et financier de l'épiscopat et de la noblesse parmi laquelle figurent des souscripteurs comme le duc de San Lorenzo, la marquise de Bendana, la comtesse de Clavijo et le marquis de Vallecerrato. Quant à La Ilustración del Clero, publiée plus tardivement à Madrid, elle souhaite être «une revue professionnelle de caractère pratique en accord avec les goûts, exigences et aptitudes du clergé espagnol» (janvier 1907). Elle s'inspire des revues françaises comme la Revue pratique d'apologétique ou L'Ami du clergé.

Qu'en est-il de l'audience de cette littérature périodique? Les quelques données disponibles concernant les tirages confirment le caractère limité et même confidentiel de leur diffusion. Pour la plupart, ces revues ont un tirage qui varie entre 500 et 2.000 exemplaires. Les Anales de Nuestra Señora del Sagrado Corazón de Jésus, mensuel publié à Barcelone et lu uniquement par les membres de la congrégation, la Revista de las Hijas de María ou le Boletín de la Academia Calasanciana, qui sont diffusés dans les années 1880-1890, ne dépassent pas 1.000 exemplaires4.

Quant aux boletines eclesiásticos, qui sont au nombre de 62 en 18915, leur tirage total sur l'ensemble de l'Espagne ne s'élève qu'à 31.450 exemplaires en 18956. Ces difficultés matérielles, que déplorent le clergé et l'épiscopat au cours des congrès catholiques et de l'assemblée de la Bonne Presse à la fin du siècle, sont évoquées très explicitement par des revues comme El Defensor de los Párrocos (1875-1898), publiée trois fois par mois et dont le prix est de quatre pesetas par trimestre. Ce periódico de información eclesiástica avertit ses abonnés, dès la première année de sa parution, que tout retard de paiement peut entraîner l'arrêt de la publication. La Voz del Púlpito (1898-1902) déclare qu'elle «aidera le clergé à accomplir sa mission avec des moyens économiques et matériels extrêmement modestes».

Autre signe de précarité: la majeure partie des articles sont rédigés par une seule personne, à savoir le fondateur ou directeur de la publication. Les participations extérieures sont rares, comme dans le cas d'El Defensor de los Párrocos qui ouvre parfois ses pages à l'ecclésiastique Antolín López Peláez, grand spécialiste des problèmes de la presse catholique de l'époque.

S'il est difficile de disposer d'indicateurs «objectifs» pour évaluer le pouvoir économique et l'impact médiatique de cette littérature périodique, il est néanmoins possible d'avoir un aperçu relativement significatif grâce aux témoignages de certains hommes d'Église préoccupés par les problèmes de la presse catholique. Parmi ces «traces» historiques dont nous disposons, citons le rapport de Mgr. Rampolla, nonce en Espagne dans les années 1890. De façon exhaustive et critique, cet ecclésiastique analyse les déficiences d'une presse qui «connaît une situation de prostration face à la presse libérale et dont l'impact sur la vie des catholiques est très réduit»7.

Ces propos sont à nuancer, dans la mesure où la presse catholique est loin de pouvoir concurrencer les tirages de la presse libérale et «hétérodoxe». Ses difficultés sont probablement le résultat d'une faible implication du clergé et de l'épiscopat en tant que fondateurs et rédacteurs de revues ou journaux. Les incitations contenues dans les conclusions de l'assemblée de la Bonne Presse de Séville font état d'une réelle prise de conscience, bien que tardive, du problème8. Pour des spécialistes des problèmes de la communication sociale de l'Église comme Antolín López Peláez, auteur de Los periódicos en los seminarios (1907), et Maximiliano Arboleya Martinez, à l'origine d'El Clero y la Prensa9, l'état de «sous-développement» de la presse catholique est en partie imputable au manque de sensibilité du clergé, à son isolement et à son insuffisante implication dans les médias.

Qu'en est-il, en effet, de la formation et de la prise de conscience du clergé en ce qui concerne la communication sociale? Quel fut le comportement des membres du clergé régulier et surtout séculier face à la laïcisation et à la croissante indifférence religieuse, surtout dans les grandes villes? Ces catéchistes et prédicateurs étaient-ils en mesure de traiter avec compétence des questions qui préoccupaient les hommes de l'époque et troublaient leur conscience?




Une production «professionnelle» destinée à remédier aux carences du clergé

La situation de pauvreté matérielle et intellectuelle de nombreux séminaires et le manque de réalisme historique, reflété par l'abondante littérature «professionnelle» proposée au clergé, qu'il s'agisse de manuels pieux ou de sciences religieuses, de collections de prêches ou de publications périodiques, semblent expliquer son insuffisante préparation et son incapacité à intervenir dans la presse de façon efficace. Indépendamment d'événements extérieurs pouvant expliquer cette réalité, à savoir la suppression des ordres religieux, la disparition des facultés de théologie, la précarité des moyens dans de nombreux centres d'études ecclésiastiques, c'est l'absence d'une solide préparation philosophique et scientifique, d'une ouverture intellectuelle sur la société contemporaine qui semble être en cause.

Il est intéressant à ce stade de citer certains extraits du rapport préparé en 1891 par les représentants de la nonciature à Madrid sur la situation des séminaires en Espagne. Il en ressort que les membres du clergé paroissial, à qui sont d'ailleurs destinées les revues «spécialisées» dont nous avons fait mention,

«[...] sont dépourvus de la formation nécessaire, manquent de zèle et d'esprit ecclésiastique; au cours de leurs prédications, ils font preuve de connaissances doctrinales insuffisantes [...]»10.



Si cet état de choses est le résultat d'une conjoncture politico-religieuse peu favorable à l'institution ecclésiastique pendant les premières décennies du siècle, il est aussi la conséquence du manque d'approfondissement et de cohérence des études proposées dans les séminaires, soumis à des réformes contradictoires de 1814 à 185411. Le plan d'études de 1852 pour les séminaires conciliaires n'avait jamais été appliqué de façon durable et, à la fin du siècle, de nombreuses insuffisances sont fréquemment constatées: méconnaissance de la langue latine, connaissances scientifiques insignifiantes, maîtrise déficiente du droit canonique, pour ne citer que quelques-unes des critiques qui émanent de l'épiscopat espagnol et de Rome. En 1893, ces réalités suscitent de la part de Léon XIII la publication du bref Non mediocri cura, adressé aux évê-ques espagnols et destiné à encourager la rénovation des études théologiques et la création de séminaires centraux.

Les conséquences de cette situation se font naturellement sentir en matière de presse. Il peut être intéressant de constater une évolution dans l'attitude et le contenu des revues de caractère spécialisé. Si la plupart d'entre elles puisent l'essentiel de leur substance dans les textes et documents ecclésiastiques officiels, nombreuses sont celles qui, au vu des difficultés rencontrées par le clergé essentiellement séculier et paroissial pour faire face à leur mission pastorale, s'efforcent d'élargir l'éventail des questions abordées et de capter ainsi un lectorat peu homogène. La lecture des publications destinées au clergé paroissial et publiées de 1850 jusqu'au début du XXe siècle fait apparaître les faiblesses qui affectent le corps ecclésiastique. Dès 1848, le Boletín del Clero Español -qui était de facto le bulletin ecclésiastique de Madrid- consacre plusieurs pages à la nécessaire création de séminaires et de bibliothèques religieuses pour élever le niveau de formation du clergé. Plus tard dans le siècle, El Cronista del Clero (1882) se livre à de nombreuses considérations sur l'état de relative inculture du clergé espagnol: ignorance de la langue latine, méconnaissance de la doctrine. En 1891, La Luz Canónica affirme que la préparation religieuse et culturelle du clergé dépend du type de lectures proposées et que les publications professionnelles ont un rôle important à jouer12.

Cette évolution dans le ton et le contenu des revues du clergé transparaît dans El Informador del Clero et La Ilustración del Clero, titres qui sont tout un programme et qui ne reflètent plus l'attitude prioritairement défensive de l'Église reflétée par les appellations militantes de la presse du Sexenio: El Arsenal de la Devoción, El Auxiliar del Púlpito. Car si les bulletins ecclésiastiques de l'archevêché de Burgos (1865), des évêchés de Cuenca (1854) ou de Vitoria (1868) ou El Consultor de los Párrocos (1872) se préoccupent essentiellement de «resserrer» les rangs parmi un clergé divisé et désorienté face à une conjoncture religieuse et politique tendue, les publications qui voient le jour après 1875 situent l'enjeu sur un terrain différent. La combativité idéologique de certains secteurs du catholicisme est centrée sur la reconquête sociale, la «christianisation» de l'intérieur prônées par Léon XIII, et ceci dans un contexte sociopolitique beaucoup plus favorable à l'Église. L'élan militant et l'effort de restauration religieuse permettant à l'institution ecclésiastique d'exercer une influence indirecte dans la vie des sociétés impliquent, de la part des représentants de l'Église, une meilleure connaissance des questions qui agitent cette fin de siècle: débat sur le matérialisme, le positivisme et le darwinisme, histoire critique appliquée aux textes bibliques, problème social et ouvrier.

À ce sujet, il est significatif de voir l'intérêt porté par El Cronista del Clero (1882), La Revista Agustiniana (1881), La Luz Canónica (1891), La Voz del Púlpito (1890), La Ilustración del Clero et El Informador del Clero (1904) à l'étude des sciences naturelles, de l'histoire, de la philosophie et du droit, disciplines qui figurent toutes dans la rubrique bibliographique des revues en question. Car les oeuvres considérées de lecture obligatoire sont, entre autres, l'Harmonía entre la ciencia y la fe (1881) du père Miguel Mir (1841-1912), la Colección de la legislación civil y penal de España y Ultramar necesaria para el desempeño de la curia parroquial adaptada a las actuales circunstancias del sacerdote (1898) ou le Compendio de derecho canónico, acompañado de algunos apuntes indispensables de disciplina eclesiástica (1898), qui coexistent bien sûr avec les oeuvres plus «classiques» de l'apologiste Félix Sardá y Salvany, de Donoso Cortés et de Menéndez Pelayo.

Autre indicateur de cette volonté de diversification: la plupart de ces revues annoncent des rubriques consacrées à des articles sur «le rationalisme, le darwinisme» (Revista Eclesiástica, 1890), «l'exégèse critique de la Bible et les oeuvres de Draper, Buchner, Hucley, Haeckel et Lamarck» (La Luz Canónica, 1890-1892) et proposent des éditoriaux intitulés «Ciencia fácil» ou «Estudios agrarios» (El Informador del Clero, 1904). Quant à La Ilustración del Clero (1907), elle prête une attention toute particulière aux études bibliques et à la sociologie chrétienne et incite ses lecteurs à se familiariser avec El manual del propagandista édité au début du XXe siècle par le Consejo Nacional de Corporaciones Católico-Obreras, afin qu'ils puissent participer aux débats et initiatives concernant le monde ouvrier. Dans cette même revue, les ouvrages d'Antolín López Peláez, El periodismo en los seminarios (1907) et La acción del sacerdote en la prensa13, sont l'occasion de nombreuses réflexions sur le rôle du clergé dans la société de son époque.

Tous les aspects concernant la formation et l'engagement des membres du clergé sont envisagés: comportement des séminaristes à l'égard de la presse, participation nécessaire à l'élaboration d'une presse catholique professionnelle, formation requise dans les instituts et centres d'études religieux. Les modèles proposés en matière de presse catholique sont El Correo Josefino, rédigé par les séminaristes, et les revues Commentarius Scholaris de Barcelone, publiée en latin par les séminaristes, ou encore Ora et Labora du séminaire de Séville, véritable tribune journalistique où les élèves des séminaires et futurs prêtres exercent leurs talents de rédacteur14.

Si ces timides mais significatives ouvertures sur l'époque reflètent le souci de l'Église de reconquérir la société civile et de ne pas rester à l'écart des grands débats de l'époque, elles sont aussi le signe d'une inquiétude par rapport à un corps ecclésial qui se laisse tenter par des lectures hétérodoxes ou diviser par des querelles internés. Cette presse périodique, bien qu'elle traduise un certain «opportunisme» historique de l'Église, qui tente de récupérer et neutraliser différents courants culturels et sociaux issus de la société libérale, est avant tout un puissant moyen d'endoctrinement et de contrôle.




Un vecteur essentiel dans la transmission des consignes et l'encadrement pastoral

La presse à usage interne s'érige en prolongement de l'institution religieuse, répercutant les consignes en matière d'encadrement pastoral, d'engagement dans la société civile et de censure. Cela est particulièrement vrai dans le cas des bulletins ecclésiastiques, publiés deux à quatre fois par mois sous l'autorité directe de l'archevêque ou de l'évêque du diocèse. Ils reflètent la structure très hiérarchisée de l'évêché, où les responsabilités sont réparties par ordre décroissant d'importance entre l'évêque, le chapitre de la cathédrale (composé du doyen, de l'évêque, de l'archidiacre, du chantre et du maître d'école), les chanoines, le secrétaire de la chambre apostolique, le tribunal ecclésiastique, le conseil diocésain de réparation des églises, le séminaire conciliaire, le corps professoral et l'administration diocésaine.

Véritables guides ecclésiastiques, ils contiennent l'information essentielle concernant les affectations des membres du clergé, les emplois vacants, la situation économique des paroisses et des personnes liées au culte, la législation ecclésiastique, les textes et documents officiels émanant de Rome et les dispositions diverses prises par l'autorité de tutelle du diocèse. Ils constituent une référence sociologique indispensable pour tout chercheur travaillant sur l'histoire de l'Église: la rubrique nécrologique concernant le clergé régulier et séculier ainsi que l'épiscopat permet de disposer du profil sociologique des membres de l'institution ecclésiastique et de données précieuses en relation avec les paroisses. C'est ainsi que le bulletin ecclésiastique de 1848, complété par la Guía Eclesiástica, nous informe de l'existence de 19.000 paroisses composées de 24.459 ecclésiastiques appartenant au clergé paroissial.

Ces bulletins officiels forment un réseau efficace puisqu'ils représentent un des seuls liens au niveau de la littérature professionnelle entre tous les diocèses. Bien que les consignes qu'ils répercutent soient surtout destinées à encadrer et orienter le clergé, les recommandations et décisions prises par le prélat concernent, à des degrés divers, l'ensemble des catholiques. Plusieurs rubriques constituent d'ailleurs une référence obligée pour tout croyant digne de ce nom. C'est le cas de la rubrique bibliographique, qui fait état de l'existence des bibliothèques ecclésiastiques et des «collections économiques composées des oeuvres les plus rigoureusement choisies et indispensables pour le clergé dans la réalisation de sa mission», et qui communique régulièrement la liste des ouvrages mis à l'index par la Sagrada Congregación del Índice.

Cet inventaire bibliographique met de plus en évidence les liens étroits qui existent entre la hiérarchie catholique et les éditeurs-libraires catholiques, véritables succursales de l'institution ecclésiastique. Le bulletin de l'évêché de Cuenca recommande ainsi les ouvrages distribués par l'éditeur Pablo Riera de Barcelone; celui de l'évêché de Vitoria conseille la presse et la littérature religieuse ou édifiante proposées par l'éditeur Mateo Sanz y Gómez. Ces éditeurs-libraires laïques, qui sont un prolongement séculier de l'Église, constituent un moyen de contrôle indirect mais important sur l'appareil de production de l'imprimé.

La même tutelle morale est exercée par les autres revues du clergé, qui annoncent des oeuvres récréatives ou pieuses proposées par certains libraires. La Luz Canónica, rédigée par les capitulares de la Santa Catedral de Madrid et dirigée par un ecclésiastique docteur de l'Église, renvoie ses lecteurs à la librairie de Luis Aguado de Madrid; El Consultor de los Párrocos consacre plusieurs pages à expliquer quels sont les imprimeurs et libraires chargés de l'impression des bréviaires et livres de messe; El Cronista del Clero recommande la lecture de romans inoffensifs et édifiants du cardinal Wiseman, de Gabino Tejado et de Polo y Peyrolón, susceptibles d'être achetés dans les maisons les plus recommandables de cette deuxième moitié du siècle, à savoir Antonio Guijarro, Miguel Olamendi et Pablo Riera.

Autre constat que l'on peut faire en parcourant les rubriques bibliographiques de ces revues: la littérature religieuse (surtout) et récréative (plus occasionnellement) qui est destinée au clergé régulier et séculier est en augmentation. Cet essor reflète l'évolution d'une «clientèle» bien ciblée, en progression puisqu'elle double de 1875 à 19201515. Par ailleurs, en matière de communication imprimée, le problème crucial qui se pose à l'Église est d'orienter, de contrôler tout en cédant du terrain, de multiplier les garde-fous et d'assurer son autorité souvent discutée. Pour ce faire, elle va progressivement disposer d'un réseau d'éditeurs-libraires placés sous le contrôle plus ou moins direct de la hiérarchie catholique. Même si l'Église s'est donné tardivement les moyens de faire face à une concurrence qui l'inquiète en ce qui l oncerne l'accès à l'imprimé, elle peut compter à la fin du siècle sur une série de relais qui, sous la forme de bibliothèques paroissiales, de librairies-bazars, de centres de propagande de bonnes lectures de la presse catholique, représente une infrastructure efficace de contrôle de l'édition et de la diffusion.

Le contenu de cette littérature pieuse et les articles consacrés à la doctrine et à l'exercice de la fonction sacerdotale offrent des repères fondamentaux pour une meilleure connaissance de la perception que pouvait avoir le clergé de l'encadrement pastoral et des moyens spirituels et religieux prescrits par l'Église pour aborder les grands problèmes de l'époque. De 1875 aux premières décennies du XXe siècle, ces revues confirment la volonté de reconquête spirituelle de l'Église et le nécessaire engagement militant du clergé dans des domaines lomme l'éducation ou la question sociale. Un énorme effort est accompli par l'Église catholique espagnole de cette période pour occuper tout l'espace religieux, infléchir la sensibilité des croyants et faire prévaloir un nouvel esprit pastoral. La littérature périodique, dans sa grande majorité, signale l'importance des dévotions nécessaires pour la régénération morale que prône l'Église.

Signalons tout d'abord la vivacité d'un courant centré sur la personne du Christ qui, après le déclin des Lumières et de leur postérité, est revivifié par des sources diverses. Le succès énorme de l'Imitation de Jésus-Christ de Thomas Kempis (1379-1471), qui connaît seize éditions différentes en 187916, reflète la vitalité d'une spiritualité centrée sur le Christ et sur le Sacré-Coeur, sa présence charnelle dans le saint sacrement. Dans les oeuvres comme Práctica del amor a Jesucristo (1842) et Reloj de la pasión o sea reflexiones afectuosas sobre los padecimientos de Nuestro Señor Jesucristo (1852), dues au Napolitain Alphonse de Liguori (1796-1878), si présent dans la bibliographie des revues religieuses, les fidèles sont appelés à la confession et à la communion fréquentes et sont incités à un sentiment de confiance pour un Dieu d'amour qui a donné sa vie aux hommes. On peut suivre le cheminement de cette conception moins sévère d'un Dieu redoutable dans les mandements épiscopaux et le développement du culte au Sacré-Coeur, qui exalte une relation intime avec le Christ souffrant.

Un des aspects marquants de l'orientation de ce courant est le développement du culte eucharistique. Des associations de prêtres du saint sacrement, ou de prêtres adorateurs du saint sacrement, se constituent partout en Espagne dès 1882. En témoigne la revue El Cronista del Clero, qui dès les premiers moments de sa publication insiste sur la nécessité pour le clergé espagnol d'encourager ce culte. L'eucharistie est la dévotion par excellence «parce que c'est aller à Jésus-Christ tout entier»17. Or à une époque où, surtout dans les centres urbains plus importants, détachement religieux, revendications sociales et dévalorisation de l'image et du rôle du clergé préoccupent l'Église, celle-ci incite plus que jamais ses représentants à rapprocher ce qui est prescrit de ce qui est vécu, à rendre plus visibles les manifestations de la foi.

El Cronista del Clero rappelle opportunément les orientations pastorales de Léon XIII et plus particulièrement celles contenues dans son Discurso [...] a los párrocos de Roma y a los predicadores de Cuaresma en la audiencia del 7 de febrero 1883: il convient de concilier les traditions religieuses, fondement de la véritable ferveur, et certaines requêtes du monde moderne. Un infléchissement des attitudes pastorales implique de la part du clergé une présence plus active «sur le terrain» et le message chrétien rejeté par la société laïque et industrialisée doit être diffusé auprès de tous. Dans cet effort de «rechristianisation», les dévotions et les inflexions plus démonstratives d'une piété qui doit unir l'Église et les fidèles sont essentielles. El Cronista del Clero incite le clergé séculier et paroissial à se rapprocher des fidèles par le biais des dévotions et manifestations religieuses car «pour propager la foi, la science ecclésiastique ne suffit pas; il faut des initiatives concrètes».

Dimension affective et langage du coeur se retrouvent avec le culte et la dévotion marials, qui connaissent un développement notoire au cours de cette deuxième moitié du XIXe siècle. Au cours du siècle, des dates majeures marquent les progrès de la piété mariale: c'est la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception par Pie IX en 1854; peu auparavant le pape avait conféré dans un bref pontifical le statut d'archiconfrérie à l'association La Corte de María, destinée à célébrer et à organiser les dévotions mariales du mois de mai. Ce culte mariai s'enracine très profondément en Espagne grâce à une littérature périodique active. Des revues mariales rédigées par le clergé régulier, par les membres de congrégations religieuses et destinées aussi bien aux représentants de l'Église qu'aux fidèles, comme El Rosario (1871) ou Ecos del Amor a María (1867), avec des tirages respectifs de 3.000 et 2.000 exemplaires par mois, offrent recommandations et incitations en matière de dévotion. Citons aussi les Anales de la Felicitación Sabatina de Valence (1880), plus modeste et surtout El Iris de Paz o sea el Inmaculado Corazón de María, «revista quincenal religiosa» créée en 1883 à Bilbao, puis publiée à Madrid à partir de 1891. Cette revue, qui en 1893 se félicite des milliers d'abonnés qui la lisent, est une publication destinée au clergé -comme La Ilustración del Clero qui paraît en 1904- et elle est contrôlée par les mêmes pères missionnaires de la Archi-cofradía del Corazón de María, dont la paternité remonte au père Antonio María Claret (1807-1870), fondateur de bibliothèques populaires et paroissiales et de la Librería Religiosa de Barcelone.

El Iris de Paz, qui veut être la «voix de l'Église», en informant le clergé de la publication des pastorales, encycliques et documents de l'Église, et qui propose des thèmes et des plans de sermons, reflète l'effort de lisibilité et de popularisation du discours catéchistique auquel les hommes du culte doivent s'astreindre afin de toucher des sensibilités sociales différentes. C'est d'ailleurs dans cette publication et dans La Ilustración del Clero qu'est évoqué le problème de la simplification des catéchismes et des ouvrages de dévotion afin d'étendre la «pédagogie de la foi» à toutes les classes de la population. Ce n'est pas un hasard si les références bibliographiques proposées au clergé lecteur sont surtout centrées sur les oeuvres et opuscules du père Claret: Pláticas parroquiales, Las Veladas de un párroco, Alivio de los párrocos.

Plus tardivement, puisque publiée à partir de 1907, La Ilustración del Clero reconnaît que la préparation du clergé s'améliore progressivement avec la création de séminaires comme celui de Madrid-Alcalá, qui consacre une attention toute particulière à la sociologie chrétienne et aux études bibliques. Car ce qui préoccupe cette revue, comme toutes les autres destinées au clergé, c'est non seulement la qualité et l'efficacité d'un encadrement destiné à infléchir les attitudes pastorales d'un clergé souvent divisé et isolé, et à lui faire prendre en compte certaines exigences de la modernité, mais c'est aussi de revaloriser le rôle et la perception des hommes d'Église dans leurs efforts de reconquête chrétienne de la société.




Un instrument de cohésion sociale et de stratégie défensive

Tout au long du XIXe siècle, l'Église espagnole se voit confrontée aux tentatives de réduction de sa domination économique et de son pouvoir temporel. La liste des bouleversements qui ébranlent les fondations de l'Église est longue et cette dernière en sortira avec un sentiment de persécution aigu et avec la conviction, alimentée par la fraction la plus excessive et intolérante du clergé, que seul l'ordre théocratique permettrait d'endiguer les flots du mal. Ce parti pris d'intransigeance face à la sécularisation de la société moderne et à la montée des idées libérales, renforcé par le concile Vatican I (1871), a sans aucun doute largement contribué à l'isolement social d'une partie du clergé. Réagissant comme classe sociale atteinte dans ses prérogatives durant des périodes difficiles pendant lesquelles se développe une forte réaction anticléricale, le clergé souffre d'un «déficit» profond de son identité.

Dans les nombreuses revues professionnelles qui s'élaborent pendant et après le Sexenio, le discours politique et militant qui vise à défendre le statut moral, social et religieux du clergé investit à un degré plus ou moins fort tous les autres discours. Cette «contamination» à laquelle n'échappe presque aucune des publications catholiques est sans doute le résultat de la radicalisation de la vie politique et religieuse pendant les années qui suivent la révolution de 1868. Dans ce cas, des revues comme El Consultor de los Párrocos (1872) fonctionnent comme un contre-pouvoir et même comme un élément de pression afin de renforcer la cohésion sociale d'un groupe qui se sent menacé. Malgré les affirmations réitérées de prudence et de distance par rapport aux questions de nature politique, cette revue fonctionne comme une instance productive d'un discours idéologiquement très marqué. Au moment où, après le concile Vatican I, la question de l'infaillibilité pontificale divise le monde catholique, El Consultor de los Párrocos adresse une véritable déclaration de guerre à la société laïque et libérale et manie une rhétorique extrêmement simplificatrice et manichéenne18.

Reflet du catholicisme intransigeant qui, sous le signe de la contre-révolution et de l'antilibéralisme s'enracine dans certains secteurs religieux espagnols, la radicalisation du discours débouche sur des incitations à un militantisme à forte coloration idéologique. Ce militantisme revêt des formes diverses dont les plus fréquentes, sous le pontificat de Pie IX, sont les manifestations religieuses collectives comme les pèlerinages. Sous Pie IX, l'élan nouveau insufflé aux pèlerinages est un des traits caractéristiques de la piété ultramontaine. En octobre 1872, à l'occasion des fêtes religieuses de Saragosse et de la consécration de la cathédrale, une importante procession est organisée et les commentaires qu'elle suscite révèlent la combativité idéologique de la revue:

«L'heure est venue de réparer le mal et d'insuffler de façon collective une nouvelle vie au catholicisme»19.



Pour toute la période du Sexenio, l'on retrouve une signature idéologique explicite et une certaine porosité dans le discours dogmatique, religieux et politique, qu'il s'agisse de revues religieuses, d'illustrations ou de la presse d'information.

Un certain nombre de ces stratégies discursives (intimidation, persuasion ou exhortation) se retrouvent dans la presse religieuse de la Restauration. Car l'enjeu fondamental reste le même: défendre la chrétienté face à la laïcisation, revaloriser l'institution ecclésiastique et ses représentants auprès d'une opinion publique sensible à l'argumentation anticléricale, renforcer la cohésion d'un clergé affaibli par les polémiques qui déchirent catholiques modérés et intégristes. Des revues comme El Cronista del Clero, La Luz Canónica ou encore El Defensor de los Párrocos, pour n'en citer que quelques-unes, fonctionnent comme un «espace de visibilisation» de la parole des représentants de l'institution ecclésiastique20. Car si cette presse permet aux acteurs sociaux impliqués dans les questions politico-religieuses du moment de s'exprimer et de renforcer ainsi le pouvoir du groupe de pression représenté, elle met aussi en scène opinions privées et collectives des lecteurs. Les rubriques «Consultas», «Preguntas y respuestas a las dudas bibliográficas o históricas» constituent une récupération du débat collectif externe.

Par ailleurs, toutes ces publications qui affichent leur volonté de défendre les intérêts du clergé se livrent à une véritable exaltation d'un corps social menacé dans ses prérogatives. Le prêtre, le curé sont «les martyrs de notre époque», affirme El Defensor de los Párrocos, qui se livre par la suite à une série de réflexions sur l'identité et le rôle que la société espagnole devrait leur reconnaître21.

D'autres revues, comme El Informador del Clero (1904) ou La Ilustración del Clero (1907), tentent de constituer, au moyen de descriptions détaillées de la situation matérielle et sociale du clergé, les signes d'une identité commune. Cette identité passe par l'élaboration d'un langage très marqué qui tend à exalter et à rassembler ceux qui, en raison de leur situation religieuse, culturelle ou sociale, sont exclus. Dans ce cas précis, les atteintes portées aux représentants et médiateurs de l'Église (le clergé) revêtent une dimension d'autant plus dramatique qu'elles supposent une attaque contre l'Église et la religion. Les techniques discursives qui marquent, orientent le discours de presse de ces revues sont, entre autres, la dramatisation et l'exhortation. El Defensor de los Párrocos dresse un tableau sombre des campagnes espagnoles et des paroisses rurales: exode vers les villes, détachement religieux, réactions anticléricales et relégation du prêtre, qui se voit privé de toute influence22.

Dans d'autres cas, l'accent est mis sur le destinataire et c'est la fonction exhortative qui domine. Les cas significatifs sont ceux des rubriques où se multiplient les incitations au clergé pour qu'il fasse preuve de combativité et de militantisme23. Dans bien des cas, les limites entre discours didactique, apologétique et politique s'estompent et ces revues, à des degrés différents, élaborent un contre-discours qui s'oppose à la société libérale et laïque.

Force est de constater dans le cas des publications religieuses «professionnelles» que, malgré sa suspicion profonde à l'égard de la presse et de la «démocratisation» de l'imprimé, l'Église a tenté de récupérer les modalités de discours qui pouvaient le mieux servir ses intérêts.

Le spécialiste du XIXe siècle espagnol qui s'intéresse à l'histoire des doctrines politiques et des mentalités ne peut faire l'impasse sur la presse, qui devient pour le clergé et les laïques catholiques un instrument de conquête du pouvoir et un moyen efficace d'endoctrinement. On ne peut être que frappé par le caractère prolifique et varié d'une production imprimée qui met en scène les principaux acteurs, individuels et collectifs, d'une période politique et religieuse mouvementée et qui constitue une représentation permanente des enjeux du monde catholique. On peut affirmer que cette presse a permis la création de réseaux d'influence venant s'ajouter à d'autres modes de communication et de pression (sermons, pastorales, bulletins paroissiaux) et qu'elle s'est transformée, malgré résistances et difficultés diverses, en une des instances fondamentales de transmission des consignes et de contrôle des mentalités. Si de 1868 à 1875 la presse catholique, toutes tendances confondues, justifie son existence par le combat contre les mesures révolutionnaires et la laïcisation qui menacent le pouvoir religieux, pendant la Restauration et jusqu'à la fin du siècle, elle tente de s'insérer plus efficacement dans le champ de la communication sociale, de mener à bien une véritable reconquête sociale et religieuse.






Liste des publications consultées

  • Adalid Seráfico (El), Séville (1900).
  • Anales de Nuestra Señora del Sagrado Corazón de Jesús, Barcelone (1875).
  • Auxiliar del Púlpito (El), Huesca (1890-1891).
  • Boletín del Clero Español, Madrid (1848-1849).
  • Boletín Eclesiástico del Obispado de Cuenca (1854-1855).
  • Boletín Eclesiástico del Arzobispado de Burgos (1865-1868).
  • Boletín Eclesiástico del Obispado de Vitoria (1868-1870).
  • Consultor de los Párrocos (El), «revista de ciencias eclesiásticas», Madrid (1872-1876).
  • Correo Interior Josefino de los Colegios de Vocaciones Eclesiásticas de San José (El), Tortosa (1898).
  • Cronista del Clero (El), Madrid (1882-1884).
  • Defensor de los Párrocos (El), «periódico de información eclesiástica», Madrid (1897-1898).
  • Ilustración del Clero (La), Madrid (1907).
  • Informador del Clero (El), «revista de intereses eclesiásticos», Madrid (1904).
  • Iris de Paz (El), o sea el Inmaculado Corazón de María, «revista quincenal religiosa», Madrid (1891).
  • Luz Canónica (La), «revista de ciencias eclesiásticas», Madrid (1891-1892).
  • Madrid Piadoso, «crónica de la religión y del clero», Madrid (1882).
  • Mensajero Seráfico (El), «revista mensual dedicada a los Terciarios y devotos de San Francisco de Asís», Madrid (1897).
  • Noche Eucarística (La), «boletín mensual órgano del Consejo Superior Diocesano de la Adoración Nocturna al Santísimo Sacramento del Altar», Valencia (1897).
  • Revista Agustiniana, «dedicada al Santo Obispo de Hipona para uso de los alumnos de la misma orden», Valladolid (1881).
  • Revista Eclesiástica, Huesca (1897).
  • Revista Eclesiástica de Madrid, Madrid (1899-1900).



Bibliographie

  • ARBOLEYA MARTÍNEZ, Maximiliano, El Clero y la prensa, Salamanque, Imprenta de Calatrava, 1908.
  • BOTREL, Jean-François, «L'Église et la communication imprimée: doctrine et pratiques», dans Metodología de la historia de la prensa española, Madrid, Siglo XXI, 1982, pp. 119-176.
  • CÁRCEL ORTÍ, Vicente, Léon XIII y los católicos españoles, Pampelune, EUNSA, 1988.
  • CHOLVY, Gérard et Yves-Marie HILAIRE, Histoire religieuse de la France contemporaine (1800-1880), Toulouse, Bibliothèque historique Privat, t. I, 1990.
  • CRIADO Y DOMÍNGUEZ, J. P., Las órdenes religiosas en el periodismo español, Madrid, Imprenta E. Catalá, 1907.
  • Crónica de la Asamblea Nacional de la Buena Prensa, Séville, Imprenta del Correo de Andalucía, 1905.
  • DESVOIS, Jean-Michel, «Quelques considérations préalables», dans PAUL AUBERT et Jean-Michel DESVOIS (éds.), Presse et pouvoir en Espagne, 1868-1975 (Talence, 26-27 novembre 1993), Bordeaux-Madrid, Maison des Pays ibériques-Casa de Velázquez, 1996, pp. 5-14.
  • HIBBS, Solange, Iglesia, prensa y sociedad en España (1868-1904), Alicante, Instituto de Cultura «Juan Gil-Albert», 1995.
  • ——, «Prensa neo-católica e integrista y propaganda político-religiosa de 1868 a 1900», dans Paul AUBERT et Jean-Michel DESVOIS (éds.), Presse et pouvoir en Espagne (1868-1975), Bordeaux-Madrid, Maison des Pays ibériques-Casa de Velázquez, 1996, pp. 167-187.
  • IMBERT, Gérard, «Stratégies d'invisibilisation dans la presse», dans Le discours de la presse, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1989, pp. 135-143.
  • JIMÉNEZ DUQUE, Baldomero, «Espiritualidad y Apostolado», dans Historia de la Iglesia en España, Madrid, Biblioteca de Autores Cristianos, 1979, t. V, pp. 395-473.
  • LÓPEZ PELÁEZ, Antolín, La acción del Sacerdote en la prensa, Barcelona, J. Gili, 1908.
  • ——, Quien sepa escribir, escriba, Madrid, Imprenta de los Hijos de Fuentenebro, 1911.
  • RABATÉ, Jean-Claude, 1900 en Salamanca, Salamanca, Ediciones Universidad, 1997.


 
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