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Acte III

 
Le jardin de la maison de Trava, un ancien jardin mélancolique sans fleurs, formé par des dessins de myrtes, a moitié effacés. A gauche, en second terme, une fontaine en pierre envahie par le lierre et le chèvrefeuille à droite, premier terme, un banc de pierre, des sièges. Au fond, balustrade en pierre, sur la rivière; au loin, des montagnes. Une belle après-midi; à la fin de l'acte, coucher de soleil, presque nuit.

 

Scène I

 
MARTIN DE TRAVA, entre par le côté droit, pensif; puis, JACQUES, par le côté gauche.

 

MARTIN DE TRAVA.-  Que ce dîner était long! Que la lourde gaîté de nos convives me faisait mal! A la fin, ils sont partis... Dieu merci! J'étais à bout de forces...  (Apercevant JACQUES.)  On ne me laissera pas seul!

JACQUES.-  Maître, je vous dérange...

MARTIN DE TRAVA.-  Non...  (Il s'assied sur le banc.)  Écoute, Jacques, j'ai à te dire... Hier... lorsque tu as vu Madame... cela t'a fait beaucoup d'effet, n'est ce pas?

JACQUES.-  Vraiment... Malgré moi... Elle a le même visage... Je n'ai pas su dissimuler... Excusez-moi.

MARTIN DE TRAVA.-  Quand je te disais, Jacques... On enterre la vérité, mais ses pieds passent.

JACQUES.-  Mais non... Quand on est décidé à empêcher qu'ils passent... Ils ne passent pas du tout.  (Un silence.)  II faut que vous sachiez... Des gens de la paroisse ont apporté la nouvelle: Sang Noir s'est enfui, à peine les gendarmes s'éloignaient du manoir, il a réussi à prendre la fuite. On le cherche, on le traque à nouveau.

MARTIN DE TRAVA.-  Au moins, il est libre!

JACQUES.-  Ce qui est désagréable, c'est que les gendarmes ont jasé... Ils prétendent que Sang Noir a pu s'échapper parce que vous l'avez fait délier et lui avez fourni un cheval.

MARTIN DE TRAVA.-  Que veux-tu que cela me fasse?

JACQUES.-  Maître... Je suis bien peu de chose. J'obéis, je vous appartiens... mais, sauf votre respect, je vous conseille d'éviter les dires et les histoires avec la justice... On a trop parlé, jadis, puissent les langues sécher dans les bouches! Et vous avez été si tendre pour ce Sang Noir...

  -35-  

MARTIN DE TRAVA.-  Tu sais que je ne dois mépriser personne.

JACQUES.-  Si vous voulez que ce soit ainsi, soit! Seulement, il faut qu'on l'ignore... II faut tromper les curieux, il le faut.

MARTIN DE TRAVA.-  Tromper! Et tromper encore! J'en suis bien las!

JACQUES.-  Du courage! Veillez à votre bon sens, car, depuis que ce malfaiteur est venu, on dirait que vous n'avez pas la tête bien sûre... Vous êtes un seigneur... Pensez à l'honneur.

MARTIN DE TRAVA.-   

(A part.)

  L'honneur! Ce mot, ce qu'il a été pour moi! Et, à présent, il me semble un mot d'une langue déjà morte, parlée jadis par des hommes qui sont poussière également...

JACQUES.-  Ce n'est pas à moi de conseiller mon maître, mais vous auriez dû ne jamais revenir ici.

MARTIN DE TRAVA.-  Tu as raison peut-être... Je suis venu parce que j'en éprouvais le besoin, j'avais soif de revoir ces lieux, ils m'attiraient, je ne puis pas m'expliquer pourquoi... J'ai quitté le manoir il y a six ans, tu sais bien... C'est à dire, je ne l'ai pas quitté, tu m'as enlevé par la force... Et chaque jour, je souhaitais de revenir.

JACQUES.-   (A part.)  C'est étrange, tout de même.



Scène II

 
Les mêmes, ANNE D'OURENTE, par le côté droit, JACQUES, la voyant venir, son par le côté gauche. ANNE D'OURENTE avance, elle s'approche de MARTIN DE TRAVA, lui met les mains devant les yeux.

 

ANNE D'OURENTE.-  Qui suis-je? Devine.

MARTIN DE TRAVA.-   (Écartant doucement les mains d'ANNE D'OURENTE.)  Je te répondrai. Tu es Anne. Mais parfois, tu me sembles une autre.

ANNE D'OURENTE.-  Comment? Une autre? Tu dis, mon cher Martin?

MARTIN DE TRAVA.-  Ne fais pas attention... J'ai répondu, je ne sais pas quoi.

ANNE D'OURENTE.-  Ne pas faire attention à tes paroles? Oh! Au contraire, je veille à toi, je dois veiller, entends-tu?  (Elle s'assied à côté de MARTIN DE TRAVA.)  Est-ce que je ne te vois pas, toujours si abattu, si absorbé? J'y pense, j'y pense..., je m'inquiète de toi, toujours! Voyons, Martin... Nous sommes jeunes, nous sommes mariés depuis peu, nous possédons ce qui fait le bonheur... et nous n'avons jamais notre heure de joie, d'intimité franche et douce! Et, je ne sais pas si je me trompe... Dès que nous sommes ici, ta tristesse semble augmenter.

MARTIN DE TRAVA.-  Tu ne te trompes pas.

ANNE D'OURENTE.-  Quand je te disais! Eh bien, il faut absolument que je sache... Être ta femme, et ignorer ce qui te ronge! Martin écoute...: je t'ai toujours aimé. Je n'étais qu'une fillette, et je serrais soigneusement les fleurs que tu arrachais au jardin de Ourente. J'en ai une boîte pleine... Je te la montrerai... enfantillage, bon... Mais, j'éprouvais   -35-   des émotions de grande personne... II me semblait que tu me regardais, longuement, tendrement, et alors..., je croyais mourir à force de bonheur...

MARTIN DE TRAVA.-  Anne... Oh! Oui, je te regardais longuement.

ANNE D'OURENTE.-  J'avais même écrit à ma pauvre Irène: «J'ai une passionnette; c'est mon secret»... Elle, en plaisantant, jurait qu'elle arrangerait ce mariage... J'ai toujours rêvé que je t'épouserais, un jour ou l'autre. Et, après le malheur qui est survenu... lorsque j'appris que tu étais malade à Oporto... je me consumais d'impatience, du désir de te revoir... Mes vieilles tantes moururent... Je partis pour Oporto... Je me souviens. Quand je te rencontrai, ma vue produisit sur toi un effet singulier...

MARTIN DE TRAVA.-  Du plaisir, Anne...

ANNE D'OURENTE.-  Je n'aurais pas imaginé que c'était du plaisir... Cependant... après tu m'as souvent revu... si bien que nous avons fini par être fiancés... Et je suis ta femme... Et je ne t'avais pas oublié, non, pas une minute!

MARTIN DE TRAVA.-  Chère Anne!

ANNE D'OURENTE.-  Tu vois, ce n'est pas juste de me cacher tes soucis... Affaire de santé? Nous irons à Paris, tu verras les docteurs... Quelque souffrance morale? Elle m'appartient. Je ne supporterai pas que tu souffres tout seul, en égoïste.

MARTIN DE TRAVA.-  As-tu à te plaindre de moi? Je tâche de te rendre heureuse. C'est mon devoir, mon devoir.

ANNE D'OURENTE.-  Je plains ton silence. Je ne veux pas que tu gardes pour toi ton secret.

MARTIN DE TRAVA.-   (Frémissant.)  Mon secret?

ANNE D'OURENTE.-  Tu vois bien! Le secret existe! Tu ne saurais le nier! Martin... On ne m'ôtera pas de la tête que tu as aimé profondément une autre femme... Lorsque je tâche d'entrer dans ton âme, je trouve quelque chose qui me barre le chemin. Un souvenir, sans doute.

MARTIN DE TRAVA.-  Anne, je te jure que ton visage est celui de la seule femme que j'aie adorée.

ANNE D'OURENTE.-  Je devrais m'en réjouir... Je reste inquiète... Le secret est toujours là.

MARTIN DE TRAVA.-  Pourquoi un secret? Anne, moi aussi, je te vois pensive, absorbée... Et je ne vais pas supposer que tu me caches quelque chose.

ANNE D'OURENTE.-  Mais moi, j'avoue ma préoccupation! Mais je suis heureuse d'en pouvoir te parler, à toi; mon cher mari! J'étais gaie, étourdie... C'est le malheur, entends-tu? Le malheur d'Irène, qui a entièrement changé mon caractère.

MARTIN DE TRAVA.-  Oublie ce malheur... Oublier, dormir; deux grands biens.

ANNE D'OURENTE.-  Si ma soeur avait souffert le sort commun de l'humanité... Si je pouvais m'agenouiller sur la pierre qui couvrirait ses restes!... Je   -37-   l'aurais pleurée, puis, peut-être oubliée... C'est le mystère de sa destinée qui rouvre ma blessure à chaque instant. Malgré les soucis, les précautions de mes tantes, j'avais deviné... On voulait me faire croire qu'Irène avait succombé à une bronchite aiguë... Cependant, on me défendait de porter son deuil... J'étudiais les visages des vieilles tantes... Elles semblaient plus vieilles, consumées par la terreur... Le silence même était tragique... On chuchotait... des yeux étaient rouges de larmes qui ne jaillissaient pas... Certain jour, un domestique parla, devant moi, d'assassinat...

MARTIN DE TRAVA.-  C'est horrible... Anne, brisons là...

ANNE D'OURENTE.-  Je le sais bien que c'est horrible... cependant, cela soulage, de raconter... Oh! J'ai réfléchi, sur cette pénible affaire... On a parlé de mort naturelle, de crime... et aussi... de... de sa fuite... Sa fuite, avec...

MARTIN DE TRAVA.-  Tais-toi... Laisse tranquille le passé... Le passé, c'est le remords, Anne.

ANNE D'OURENTE.-  Le remords, je n'ai rien à me reprocher, Martin. Pourquoi parles-tu de remords? Toujours le mystère... !

MARTIN DE TRAVA.-  Le mystère nous entoure. Tout est mystérieux, Anne. Nous portons le mystère ici...  (Il met la main sur son coeur.)  Ce bruit du vent dans les branches est mystérieux. Ces vapeurs du fleuve, c'est comme du mystère palpable, qui nous envelopperait.

ANNE D'OURENTE.-  Au lieu de mystère, je souhaite la lumière de la vérité.

MARTIN DE TRAVA.-  Toi aussi? Au prix de la vie, de l'honneur, nous la cherchons!

ANNE D'OURENTE.-  En effet... Savoir que ma soeur a couru le sort le plus affreux, qu'elle se couvre de honte, d'infamie, très loin d'ici... Je crois que cela me ferait du bien! Mais cette incertitude! II faut la désirer aujourd'hui même. Aide-moi, Martin.

MARTIN DE TRAVA.-   (A part.)  Je ressens l'ivresse de la vérité, elle monte à mon cerveau...  (Haut.)  Dis, Anne pourquoi aujourd'hui même...?

ANNE D'OURENTE.-  Parce qu'aujourd'hui, j'ai une piste à suivre... Parce que le comte de Portalégre vient d'arriver du Brésil!

MARTIN DE TRAVA.-  Portalégre!

ANNE D'OURENTE.-  Oui, Portalégre... tu comprends, chéri? Portalégre... Celui qui accompagnait Irène le jour fatal... le dernier qu'on a vu près d'elle... Souviens-toi... La voix publique l'accusait... La justice allait le poursuivre, si mon beau-frère, lui-même, le mari de ma pauvre Irène n'avait arrêté les poursuites.

MARTIN DE TRAVA.-   (A part.)  Que je souffre! Ma tête!

ANNE D'OURENTE.-  Je n'osais pas t'en parler, Martin... En te voyant si pensif, si rentré, je craignais... Pourtant, il faut   -38-   bien que je me confie à toi... C'est tout naturel, il me semble... Ma soeur, Martin, a été vue pour la dernière fois avec ce Portalégre... Ils étaient ensemble, dans le même compartiment du chemin de fer, ils causaient... Et ce n'était pas un hasard, la veille, à son club, le comte avait annoncé à quelques amis qu'il comptait escorter, dans ce voyage, la vicomtesse de Barcelos... II lui faisait, du reste, une cour assidue; il la poursuivait partout. Et cet homme est revenu... Ah! Dieu me l'apporte! Je lui arracherai la vérité, car c'est lui, c'est lui qui la connaît!

MARTIN DE TRAVA.-  Anne, prends garde! N'accuse pas! Ne juge pas, Anne!

ANNE D'OURENTE.-  N'est-ce pas assez? Il la poursuivait, j'en suis sûre. Parmi les papiers de ma soeur, son mari avait trouvé des lettres de Portalégre.

MARTIN DE TRAVA.-   (Sursautant.)  Des lettres! Des lettres de cet homme!

ANNE D'OURENTE.-  Oh! De simples billets, qui ne chargeaient pas Irène... qui prouvaient, au contraire, que Portalégre n'était pas payé de retour... Des plaintes, des prières... Martin, mon aimé! Irène n'était pas une femme indigne... Elle aura été coquette, imprudente... Son mari n'avait pas réussi à lui inspirer de l'estime, de l'amour... j'ignore ce qu'elle est devenue... mais elle n'était pas une femme indigne!

MARTIN DE TRAVA.-   (Se cachant la figure avec ses mains.)  Malheureuse Irène!

ANNE D'OURENTE.-   (L'embrassant.)  Mon bien aimé, quel bonheur! Nos âmes sont à l'unisson! Tu éprouves ce que j'éprouve! Si tu savais comme je chérissais ma soeur! Et elle donc! Jetais son idole! Voilà, je crois qu'elle est bien morte, car elle n'aurait pas laisse s'écouler six ans sans me dire:«Ma petite Anne, je ne t'ai pas oubliée!» Je n'ai point connu ma mère, elle me regardait comme sa fille... Martin , il faut que je t'adore, car parfois... je ne pense pas à Irène!

MARTIN DE TRAVA.-  Je t'envie, tu peux verser des larmes! Moi, je ne pleure pas. Une main de fer me prend le coeur, des doigts rigides le serrent. Je ne pleure pas.

ANNE D'OURENTE.-   (Suivant son idée.)  Et moi, c'est fini, je ne pleurerai plus. Du courage, de la fermeté... II faut savoir à tout prix ce que ma soeur est devenue! Son mari, n'est-ce pas, aurait dû...? Ah! On deviendrait fou! Son mari a fait de son mieux pour épaissir ce mystère! Le journaliste Mendés d'Acevedo m'a conté que mon beau- frère a mis en jeu les plus hautes influences politiques pour paralyser l'enquête ouverte! On a étouffé cette affaire, on l'a enveloppée d'ombre et de silence! Oui, Martin!

MARTIN DE TRAVA.-  La crainte du scandale...

ANNE D'OURENTE.-  Non, le froid égoïsme de cet homme! Il n'aimait pas ma soeur... Elle faisait partie de son luxe, de sa vanité... Il a tâché de ne pas avoir   -39-   des ennuis, c'est tout... Il est venu me voir à Oporto, il m'a conjurée de ne pas faire d'embarras, de laisser là cette histoire... Tu m'écoutes, Martin?

MARTIN DE TRAVA.-  Sans doute... Continue.

ANNE D'OURENTE.-  Je l'insultai presque... II répondit, d'un ton glacé: «Laisse les morts dans leur tombe et les vérités au fond du puits. N'attire pas la foudre, enfant.» La foudre! Mais la foudre est déjà tombée sur la tête d'Irène! Je ne crains pas la foudre, moi. Je n'ai rien à craindre. Le scandale existe, la mémoire d'Irène est déshonorée... On saurait tout. Irène ne perdrait rien et j'aurais la vérité, le repos...

MARTIN DE TRAVA.-  Peut-être, cette vérité, ce n'est pas le repos, c'est le vertige! C'est l'abîme!

ANNE D'OURENTE.-  Quand même!

MARTIN DE TRAVA.-  Tu veux cette vérité, Anne?

ANNE D'OURENTE.-  Je l'achèterais au prix de mon sang, j'espère en toi.

MARTIN DE TRAVA.-  Eh bien, cette vérité, tu l'auras!

ANNE D'OURENTE.-  Pour commencer, aide-moi à questionner Portalégre.

MARTIN DE TRAVA.-  Où donc?

ANNE D'OURENTE.-  Ici.

MARTIN DE TRAVA.-  II viendra?

ANNE D'OURENTE.-  Sans tarder. C'est lui-même qui m'a prié de lui accorder cette entrevue. L'heure approche. C'est curieux, lui-même...?

MARTIN DE TRAVA.-  C'est curieux, en effet... Nous allons tous vers notre destinée, nous ne voulons pas l'attendre... Tu parleras d'abord au comte. Après, je saurai ce qu'il t'aura répondu... Et tu sauras s'il a dit la vérité.

ANNE D'OURENTE.-  Tu ne veux pas rester?

MARTIN DE TRAVA.-  Non... J'ai mes raisons.



Scène III

 
Les mêmes, JACQUES.

 

JACQUES.-   (Côté gauche.)  Un monsieur demande si Madame veut le recevoir. Il m'a donné cette carte.

ANNE D'OURENTE.-   (Lisant.)  Comte de Portalégre et de Malvar... Qu'il vienne... Lui-même... Tant qu'il sera, veillez à ce que nous ne soyons pas dérangés...

MARTIN DE TRAVA.-  A bientôt, Anne... Plaise à Dieu que tu arrives à connaître la vérité... et qu'elle ne te fasse pas trop de mal!  (Il sort, côté gauche.) 



Scène IV

 
ANNE D'OURENTE, LE COMTE DE PORTALÉGRE. (Le soleil se couche).

 

ANNE D'OURENTE.-  Que j'aurai de la peine à ne pas l'insulter! C'est lui, c'est lui la cause des malheurs d'Irène... mais Martin... il s'exprime d'une façon si étrange! Que me cache-t-il? Allons, donc! Si ce n'est pas de l'amour pour une autre femme qu'importe!

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-   (C'est un monsieur correct, un jeune ni vieux, d'une élégance toute mondaine. Il s'incline tout respectueusement.)  Madame... Je crois être exact, cependant, à la campagne, ce n'est jamais sûr... Et,   -40-   d'abord, Madame, veuillez m'excuser par avance, le sujet de notre causerie est pénible, je le regrette profondément... C'est bien malgré moi...  (En parlant, il se rapproche d'ANNE D'OURENTE. En voyant sa figure, il fait deux pas en arrière.) 

ANNE D'OURENTE.-  Qu'avez-vous monsieur le Comte?

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  Pardon... Une telle ressemblance...

ANNE D'OURENTE.-  Quelles émotions vous fait éprouver cette ressemblance avec ma pauvre soeur aînée? Quels souvenirs se lèvent en vous?

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-   (Se maîtrisant.)  A la bonne heure, Madame! Vous m'évitez bien des détours en m'adressant si franchement cette question...

ANNE D'OURENTE.-  Allez donc allez, monsieur le Comte! Je brûle de vous entendre! Il s'agit d'elle, de son sort!

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  Du mien aussi, Madame... Je vous prie de comprendre que cela a quelque importance, du moins pour moi...  (ANNE D'OURENTE fait signe à LE COMTE DE PORTALÉGRE, il s'assied.)  Je vais Madame, vous parler ouvertement, peut-être rudement, je vais vous scandaliser, vous indigner... C'est déplorable, et pourtant, c'est inévitable...

ANNE D'OURENTE.-   (A part.)  On dirait qu'au lieu de s'excuser, il accuse... Pourquoi trembler?

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  Pas moyen de faire autrement, je continue... Vous n'ignorez pas que Madame votre soeur, la vicomtesse de Barcelos, a disparu d'une façon toute mystérieuse, qu'on n'a jamais retrouvé ses traces?

ANNE D'OURENTE.-  Plût à Dieu que l'eusse ignorée. Et je sais aussi, Monsieur, qu'on l'a vue, pour la dernière fois, en votre compagnie, et que c'est à partir de ce moment qu'on ne le revoit plus.

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  Le but de cette entrevue se dessine avec précision... Je suis content de vous entendre me jeter à la face l'accusation absurde dont je suis la très innocente victime, depuis six ans... Cette accusation m'a poursuivi partout, je l'ai sentie, insidieuse, tenace, autour dé moi, à présent; elle va gâter mon avenir, briser ma carrière diplomatique, empêcher mon mariage, un mariage très brillant , avec une jeune fille que j'aime... Oui, Madame, c'est mon excuse; je n'ai rien à me reprocher, et cependant, je suis à moitié déshonoré, j'ai été sur le point d'aller en prison. Une légende court, des portes se ferment, les médisances me poursuivent jusqu'en Autriche, jusqu'au Brésil... Il est grand temps que cela finisse. Il est grand temps que je chasse les ténèbres épaissies autour de mon nom. Je ne serai plus longtemps la victime qui tord le cou, je tirerai au clair cette triste affaire.

ANNE D'OURENTE.-  Mais c'est mon souhait le plus ardent! Mais je donnerais n'importe quoi, pour savoir...   -41-  

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  Madame, ce n'est pas à vous de souhaiter... mais, puisqu'en effet vous le souhaitez, vous allez être exaucée... Une fois de plus, je vous demande pardon, sincèrement. Mettez-vous à ma place. Pensez que je suis calomnié, que c'est mon bonheur qu'on m'a pris... Il faut que je laisse là les formules, les délicatesses mondaines, que je parle d'une façon qui n'est pas dans mes habitudes; que je parle sans ménagements, comme on parle lorsqu'on doit défendre son nom, sa vie.

ANNE D'OURENTE.-  Parlez comme vous l'entendrez... et que ce voile de ténèbres soit déchiré, à la fin!

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  Eh bien, Madame... suivi... ce jour fatal... Faites bien attention... J'ai, en effet, escorté Madame votre soeur... jusqu'à l'embranchement. Comprenez-vous? Seulement jusque là! Oh! J'avoue que, si elle avait voulu, je l'aurais tenu compagnie... jusqu'à la fin du monde. Je trouvais l'occasion unique, je tâchais de m'insinuer... Cependant, j'ai fini par comprendre que d'abord j'avais été utile pour dépister les curieux, mais qu'après l'embranchement, je gênais la vicomtesse... Elle voulait se débarrasser de moi!

ANNE D'OURENTE.-   (Se levant indignée.)  Monsieur le comte!

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  Je vous l'avais annoncé que mon récit vous indignerait... Un peu de patience, Madame...

ANNE D'OURENTE.-  Continuez...  (Elle se rassied.) 

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  Je m'incline plein de respect devant votre malheur, et je continue. La veille de son départ, à un dîner chez l'ambassadrice d'Angleterre, Madame la Vicomtesse... Irène, nous l'appelons familièrement ainsi, m'avait annoncé qu'elle partait pour le manoir d'Ourente; et que je pouvais l'accompagner si je n'avais rien de plus agréable à faire, si cette petite excursion me tentait. Elle s'exprimait avec une charmante coquetterie... J'acceptai ravi, car Irène avait tourné la tête à plusieurs de ses amis, et j'en étais du nombre. J'avoue ma fatuité, je crus à une douce faveur... Après j'ai compris que mon rôle n'était pas très enviable.

ANNE D'OURENTE.-  Monsieur, vous n'avez pas le droit de vous exprimer ainsi... Je ne suis pas encore persuadée de votre innocence. Vous n'êtes pas déchargé de l'accusation qui pèse sur vous.

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  Attendez, Madame... Nous disions que je tentais d'empêcher que le voyage finît par une séparation... Seulement en homme de monde, j'insistais pas quand je compris que j'étais de trop, un peu vexé, au fond, je fais quelque chose que..., je dois le reconnaître, n'était pas discrète... mais qui a été providentielle! J'obéissais en ma vanité blessée. Lorsque la Vicomtesse me congédia à   -42-   l'embranchement, je feignis de prendre le train pour retourner à Lisbonne. Je réussis à me glisser dans un wagon du train qui emportait votre soeur, et, lorsqu'elle en descendit, au soir tombant, je la suivis à distance... Jugez de ma surprise: en effet, elle se dirigeait vers le manoir d'Ourente.

ANNE D'OURENTE.-   (Triomphant.)  Vous voyez bien!

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  J'allais me retirer, assez penaud, et voilà que tout à coup elle prend une autre direction, le chemin de traverse, et descend jusqu'au bord de la rivière... ici même, Madame... ici.

ANNE D'OURENTE.-   (Faisant un bond.)  Ici! Ici!

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  Parfaitement.

ANNE D'OURENTE.-  Que voulez-vous signifier...?

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  Oh! Je ne veux rien signifier... J'affirme, j'accuse! Votre soeur a passé la barque de Trava, quelqu'un est sorti du manoir et l'a guidée; elle est entrée dans ce manoir même... Et c'est le moment où les traces se perdent, pour toujours.

ANNE D'OURENTE.-  Vous mentez! Vous n'êtes qu'un misérable! Vous êtes indigne du nom que vous portez!

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  J'avais prévu l'explosion de votre colère, Madame... J'ai dit vrai.

ANNE D'OURENTE.-  Mon Dieu! Mon Dieu! Que dit-il?

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  Et ce soir... le soir de cette journée... l'homme que vous avez épousé, M. Martin de Trava, était venu secrètement à son manoir.

ANNE D'OURENTE.-  Calomnie! Des faussetés! Imaginez-vous que je croirai ce tissu d'infamies...

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  Je ne vous demande pas de me croire par un acte de foi, chez vous, Madame, il y a quelqu'un qui pourrait confirmer mon récit fidèle... Peut-être six années ont émoussé ses souvenirs, mais, moi, je n'ai pas perdu mon temps, j'ai taché de reconstruire des détails, de rassembler certains témoignages... Ce ne sont pas des preuves concluantes. Pourtant, elles suffiront pour commencer à éclaircir ce mystère. Et il faut, ce n'est pas juste, Madame, que je continue sous le poids de cette accusation. Je produirai mes renseignements, je démontrerai, au moins je l'espère, que votre soeur est entrée à Trava... pour n'en plus ressortir.

ANNE D'OURENTE.-  Mais c'est inouï, c'est monstrueux! Il ment, cet infâme... Oh! Il ment!

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  Vous ne sauriez pas m'offenser, Madame. Dites ce que vous voudrez; je vous excuse, je vous plains.

ANNE D'OURENTE.-  Et, si tout cela n'est pas le plus audacieux des mensonges, comment se fait-il que vous avez attendu six années, avant de venir me parler ainsi?

LE COMTE DE PORTALÉGRE.-  Eh! Madame, je m'attendais, de votre part, à quelque reconnaissance pour mon long   -43-   sacrifice... Pourquoi? Au premier moment, je ne sais pas..., je ne sentais pas le besoin d'agir, je ne me croyais pas si gravement inculpé... Après, le respect à la mémoire de la malheureuse Vicomtesse, la nouvelle de la sérieuse et longue maladie de Monsieur de Trava; la volonté de votre beau-frère, qui souhaitait enterrer l'affaire, un peu de générosité, l'horreur de la procédure et de la publicité..., que sais-je, ont fermé ma bouche... J'ai préféré quitter ma patrie, voyez-vous... Mais, je reviens, je crois tout cela oublié... et voilà, je retrouve vivante, terrible, l'accusation! Madame, il s'agit de ma vie entière, de mon bonheur... À Lisbonne, on me fait froide mine, je retrouve un accueil plein de soupçon, de dédain... II faut finir! Je parlerai! Seulement, j'ai tenu à vous prévenir à l'avance, à vous conseiller d'éviter les conséquences de ma résolution. Que Monsieur de Trava s'éloigne d'ici, qu'il s'en aille, le plus loin possible... Et, je serai libre pour m'exculper... Je crois rester dans le terrain de la courtoisie, madame, en veillant avant tout à votre sécurité... Je vous accorde trois jours pour quitter l'Espagne... Encore une fois, acceptez l'expression de mon profond regret.  (Il s'incline et sort.) 



Scène V

 
ANNE D'OURENTE, puis SANG NOIR.

 

ANNE D'OURENTE.-  Est-ce que je rêve? Il est parti? Il était là pourtant, il disait... Oh! Mais, je doute! Douter! Il a menti, c'est un mensonge diabolique... Un seul mot de Martin, et l'imposteur sera confondu... Martin! Cher Martin! Viens!  (Criant.) 

SANG NOIR.-   (Il a sauté la balustrade en pierre, il s'approche d'ANNE D'OURENTE, sournoisement.)  Ne criez pas, Madame, je ne vous ferai aucun mal... Taisez-vous, on me poursuit... on me traque... Faites la charité, cachez-moi, je vous en conjure!

ANNE D'OURENTE.-  Qui êtes-vous? Allez-vous en... Martin! Martin!



Scène VI

 
ANNE D'OURENTE, MARTIN DE TRAVA, SANG NOIR.

 

MARTIN DE TRAVA.-   (Entrant.)  Tu m'appelles, Anne... Je sais pourquoi... Ne m'interroge pas, je vais tout te dire...

SANG NOIR.-  Mon bon Monsieur, le miséricordieux, cachez-moi, on est à mes traînes, les gendarmes sont ici, et si je tâche de passer la rivière, je serai criblé de balles! Mon bon monsieur, compassion!

MARTIN DE TRAVA.-  C'est toi encore?

ANNE D'OURENTE.-  Qui est cet homme? Défends-moi, Martin!

MARTIN DE TRAVA.-   (Presque à l'oreille d'ANNE D'OURENTE.)  Cet homme a tué... Moi aussi!

ANNE D'OURENTE.-  Sainte Vierge!

  -44-  

MARTIN DE TRAVA.-   (A SANG NOIR.)  Viens, mon frère... Tu es chez moi... Ne crains rien.



 
 
RIDEAU
 
 



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Acte IV

 
Une table lasse, au manoir de Trava Porte au fond qui laisse voir une cour cloîtrée, à colonnes. Des fenêtres grillées. Cette salle est une sorte de cabinet de travail, négligé, campagnard, seigneurial à la fois. Vaste table chargée de vieux livres, des bibliothèques en noyer, une vitrine qui renferme une image habillée de Notre Dame des Cent Douleurs, des cartes de géographie, des portraits enfumés, des bahuts. Ces détails ne sont pas essentiels, ils peuvent varier pourvu que le caractère du décor soit respecté.

 

Scène I

 
MARTIN DE TRAVA, assis, accoudé sur la table, la tête dans ses mains. ANNE D'OURENTE, entrant. Elle porte un déshabillé élégant sa coiffure est négligée.

 

ANNE D'OURENTE.-  Martin? Martin?  (Martin, lève la tête.)  Tu ne voudrais rien prendre? Depuis hier soir...

MARTIN DE TRAVA.-  Merci... Je n'ai besoin de rien.

ANNE D'OURENTE.-  Voyons, Martin... Du calme, réfléchis...

MARTIN DE TRAVA.-  Je réfléchissais, très froidement, quand tu es venue... Crois-moi, je suis tranquille.

ANNE D'OURENTE.-  Alors, causons...  (Elle s'assied près de la table.)  Causons sérieusement... C'est très grave, vois-tu cette causerie... Hier... lorsque tu as proféré cette... cette chose sans nom... je me suis enfui, hors de moi-même... je me suis enfermée... j'ai passé une nuit horrible... La clarté du jour m'a fait du bien. J'ai compris que j'étais sous l'influence d'un cauchemar. Allons! Tu vas répondre... dire oui... Martin, je te demande un seul mot!

MARTIN DE TRAVA.-  Tu es mon jugé, interroge-moi.

ANNE D'OURENTE.-  Mais je connais, par avance, la réponse! Tu vas t'écrier: «Hier soir, j'étais à moitié fou... je ne savais pas ce que je disais.. Je me suis accusé de ce que je suis entièrement incapable de faire...». Des mots bien simples, Martin... et nous redevenons heureux!

MARTIN DE TRAVA.-  C'est le mensonge que tu demandes, Anne? Hier, tu demandais la vérité.

ANNE D'OURENTE.-  Cette vérité, jamais!

MARTIN DE TRAVA.-  Ah! Le cri de notre misère! Cette vérité, jamais, car elle me fait souffrir... D'autres vérités, celles, qui feront souffrir les autres!

ANNE D'OURENTE.-  Cette vérité... quand même elle en serait une... et je la nie...! Cette vérité, ce serait l'absurde... L'absurde n'est jamais le vrai!

MARTIN DE TRAVA.-  La vérité, c'est comme la mort... On l'appelle quand on soufre. Elle accourt, on veut la chasser... Ma pauvre Anne, c'est pourtant bien vrai... J'ai tué Irène; j'ai fait cela, moi.

ANNE D'OURENTE.-  Plus bas! Plus bas! Les murs ont des oreilles!

  -45-  

MARTIN DE TRAVA.-  Ici, les murs... ont des yeux.

ANNE D'OURENTE.-  Mais, c'est inutile, tu n'arriveras pas à me persuader... c'est du délire... Tuer Irène? Pourquoi? Toi, si bon, si doux?

MARTIN DE TRAVA.-  Est-ce que Portalégre t'a épargné ce coup de couteau? Est-ce que tu ne peux pas deviner? Allons jusqu'au bout... Je l'ai tuée... parce que je l'adorais.

ANNE D'OURENTE.-   (Se levant d'un bond.)  Toi! Toi!

MARTIN DE TRAVA.-  Moi-même... Je l'adorais... C'était notre premier tête-à-tête... Elle était venue ici, secrètement... Je la questionnai, plein de jalousie... Je rêvais d'être son premier, son dernier amour... Je la tourmentai... Elle finit par avouer... Alors, j'étouffai la vérité dans sa gorge. Voilà mon péché!

ANNE D'OURENTE.-  Tais-toi! Tais-toi donc!

MARTIN DE TRAVA.-  Tu vois bien... Toi aussi, tu as réclamé la vérité... Et la foudre est tombée.

ANNE D'OURENTE.-  Tu as été capable...!

MARTIN DE TRAVA.-  Sans doute je ne voulais pas la tuer... Quelque chose d'involontaire... Un être qui était caché au plus profond de moi-même, un être que j'ignorais... C'est lui qui a tué ta soeur... L'instinct veillait dans mes entrailles; l'instinct inséparable de l'amour... On tue parce qu'on aime.

ANNE D'OURENTE.-  Assez... assez, Martin... C'est trop... Et je ne dois pleurer que moi-même, je dois pleurer mon amour, si loyal, si méprisé... Tu vas répondre sincèrement encore une fois... Pourquoi m'avoir épousée? Quel calcul pervers...?

MARTIN DE TRAVA.-  Mais il n'y a pas de calcul du tout... Tu sais bien, je n'ai pas cherché à t'épouser... J'ai vu que tu m'aimais... J'ai pensé que tu n'avais personne au monde pour te protéger... que c'était toi qu'Irène chérissait... que le sort d'Irène avait influé sur ton avenir... Et voilà... je t'ai épousée... Je me suis trompé... Point de calcul... Oh! Cela, non!

ANNE D'OURENTE.-  C'est à présent que tu mens! Tu mens, te dis-je! Tu m'as épousée à cause de ma ressemblance avec ma soeur! Tu chérissais Irène en moi, tu obéissais à ta passion encore!

MARTIN DE TRAVA.-  Peut-être, au fond, c'était un peu cela... Mais, je te jure, je n'y songeais pas...

ANNE D'OURENTE.-  Était-elle plus belle que moi? T'a-t-elle aimé plus que moi? Dis-le!

MARTIN DE TRAVA.-  Anne, ce n'est pas moi qui ai pétri la boue dont est fait mon coeur...

ANNE D'OURENTE.-  Puisque tu l'as tuée Irène, tu devrais l'avoir tuée en toi-même, dans ton âme... Tu es venu à moi l'ayant dedans, toute vivante! Tu ne m'as jamais aimé!

MARTIN DE TRAVA.-  Mais je t'aime, Anne... d'une autre façon peut-être meilleure... Tu m'as donné l'enfant... Comment veux-tu que je ne t'aime pas?

  -46-  

ANNE D'OURENTE.-  Non, tu ne m'aimes pas... Moi, Martin... bien sûr! Tu ne m'aurais pas tuée!

MARTIN DE TRAVA.-   (Surpris.)  Te tuer? Toi! Je ne voulais que te voir vivre, heureuse. C'est à cause de toi que je regrette d'avoir à dire la vérité.

ANNE D'OURENTE.-  Encore! Mais tu es fou, et je deviendrais folle, à t'écouter, à raisonner ta folie. Oh! Non, je ne te crois pas; c'est un roman absurde, tout ce que tu viens de me raconter.

MARTIN DE TRAVA.-  Plût à Dieu!

ANNE D'OURENTE.-  Des preuves. J'exige des preuves.

MARTIN DE TRAVA.-  Des preuves? Je n'en ai pas... Irène, elle-même a fait en sorte qu'il n'en reste aucune.

ANNE D'OURENTE.-  Quand je te disais! C'était infaillible! Pas de preuves! Un roman, rien qu'un roman!

MARTIN DE TRAVA.-  Tu me crois malgré toi, Anne.

ANNE D'OURENTE.-  Mille fois non!

MARTIN DE TRAVA.-  Si je te présentais un témoin!

ANNE D'OURENTE.-   (Involontairement.)  Jacques?

MARTIN DE TRAVA.-  Tu vois bien, tu le savais... Jacques, oui, Jacques... Je le ferai venir, il confirmera... Jacques, Jacques!



Scène II

 
Les mêmes, JACQUES.

 

MARTIN DE TRAVA.-  Approche-toi, Jacques...

ANNE D'OURENTE.-  Regarde, si quelqu'un peut nous entendre...

JACQUES.-  Personne...

MARTIN DE TRAVA.-  Jacques, tu vas répondre tout simplement... Madame ne veut pas croire...

ANNE D'OURENTE.-  Jacques... est-ce vrai? Ma soeur... ici même...

JACQUES.-   (Frémissant.)  Je ne comprends pas, Madame.

MARTIN DE TRAVA.-  Oui, Jacques, tu as parfaitement compris... Et non seulement je te permets de dire la vérité, mais je te le commande.

JACQUES.-  Je ne sais pas ce que vous commandez, mon maître... Je ne puis pas obéir.

MARTIN DE TRAVA.-  Te moques-tu de moi? Tu ne sais pas ce qui s'est passé, ce que j'ai fait, ce que tu as fait? Raconte... raconte donc! La stricte vérité, entends-tu?

JACQUES.-  Volontiers, si je comprenais ce qu'on m'ordonne de dire... Mais, j'ignore ce que vous exigez de moi. Faut-il que j'invente une histoire?

MARTIN DE TRAVA.-  Oh! Va-t'en, mensonge fait homme. Tu es le mensonge, toi... Tu me fais horreur... C'est moi qui s'en va, j'étouffe ici, je manque d'air, je veux respirer...  (Il son dans une excitation violente.) 



Scène III

 
JACQUES, ANNE D'OURENTE.

 

ANNE D'OURENTE.-   (A JACQUES, qui va pour sortir aussi.)  Attends, Jacques... attends... Tu as bien fait de te taire, mais c'est inutile... C'est ton maître qui dit vrai, trop vrai.

  -47-  

JACQUES.-  Par Dieu, j'ignore ce qu'il peut bien dire.

ANNE D'OURENTE.-  Tu le sais trop! Je voudrais crier: «C'est faux!», mais j'entends, au fond de moi-même, la voix qui s'écrie: «Vrai, vrai!», oui... dans ces murs... mon époux a... fait cette chose... épouvantable! Tu peux nier, c'est du temps perdu. Et si tu aimes ton maître, crois-moi, Jacques, avoue.

JACQUES.-   (Hésitant.)  Moi...

ANNE D'OURENTE.-  J'envie ta loyauté; Jacques...!

JACQUES.-  Ma loyauté! J'étais un enfant, ma mère me dit: «Jacques, mon frère, si tu vas avec ton maître par les chemins et vous trouvez un chien enragé, et tu ne réussis pas à le tuer, toi, marche, afin que le maître échappe... Et je le ferais... Et j'aime la maison, et je la soutiendrais de mes épaules, dût elle m'écraser!»

ANNE D'OURENTE.-  Alors, Jacques, aie confiance en moi... Pense, nous sommes menacés d'un danger extrême, quelqu'un connaît ce que tu crois si bien caché... Notre intérêt est le même, nous voulons la même chose, Jacques... il nous faut être d'accord, pour lutter!

JACQUES.-   (A part.)  Une femme...! Non, la femme de mon maître...

ANNE D'OURENTE.-  Allons, Jacques... Ne crains rien... Tu ne m'apprendras pas grand-chose de nouveau... C'est ici... à l'essentiel... En reste-t-il des traces?

JACQUES.-   (Se décidant à parler.)  Pas une... Pas une seule... Cela, c'était l'affaire de Jacques, et quand c'est mon affaire, c'est fait. Qu'on rase le manoir, si l'on veut. Pas une.

ANNE D'OURENTE.-  Des témoins?

JACQUES.-  Il y en avait un seul... Il n'est plus de ce monde.

ANNE D'OURENTE.-  Alors... quand même nous serons dénoncés...

JACQUES.-  A moins que...

ANNE D'OURENTE.-  Quoi? Explique-toi, Jacques...

JACQUES.-  Que ce soit lui-même... lui-même... qui...

ANNE D'OURENTE.-  Lui-même? Ton maître?

JACQUES.-  Madame... je le crains... depuis la nuit terrible..., mon maître n'a pas tout son sens, sa tête déménage parfois... Est-ce de quelqu'un qui n'a pas perdu la raison, protéger ce vaurien, ce Sang Noir, qu'il m'a commandé de tenir caché jusqu'à ce que les gendarmes aient fini de parcourir les environs? Et, c'est encore pis, de parler comme Monsieur de Trava parlait hier, à la cuisine, devant le curé, le notaire, le brigadier, tous... On aurait dit qu'il voulait crier: «Et moi aussi, j'ai tué...»

ANNE D'OURENTE.-  Ah!  (Un silence.)  Eh bien, Jacques... je m'en doutais, je ne voulais pas le croire tout à fait... J'aimais mieux supposer que c'était une crainte insensée... c'était exact! Martin se dénoncera, publiquement!

  -48-  

JACQUES.-  Nous serons d'accord pour dire qu'il est fou.

ANNE D'OURENTE.-  On ne nous croira pas, devant le témoignage du Comte de Portalégre, qui connaît la vérité, qui va la crier, à la face du monde.

JACQUES.-  Sa maison de campagne est tout prés d'Ourente. On peu lui adresser un message dans une balle de fusil.

ANNE D'OURENTE.-  Jésus!

JACQUES.-  Lorsqu'un homme ne veut pas se taire, ma foi!

ANNE D'OURENTE.-  Oh! Le Comte de Portalégre pourrait parler, ce serait peine perdue si Martin nie... Que Martin ne veuille pas se perdre, cela suffit.

JACQUES.-  Il ne voudra pas, ce serait trop mal!

ANNE D'OURENTE.-  Jacques... Écoute... C'est un caprice... un enfantillage... Je voudrais savoir... Ton maître... aimait bien... cette femme?

JACQUES.-  S'il l'aimait! Plût à Dieu que cette femme n'eut jamais mis les pieds ici!

ANNE D'OURENTE.-  Oh! Cette femme...!  (À part.)  J'allais la maudire... Moi! Elle! Ma soeur! L'infortunée!



Scène IV

 
Les mêmes, MARTIN DE TRAVA (par le fond).

 

MARTIN DE TRAVA.-  Vite, Jacques... Miette vient de me dire qu'on a informé les gendarmes, qu'ils savent Sang Noir caché ici, ils arrivent, il est perdu... Tu vas le faire évader par le jardin, lui faire passer la barque... donne-lui un peu d'argent... La force arrive par la route de Quinto. C'est le moment propice, le bord de l'eau n'est pas vigilé. Mais il faut se presser. Va.  (JACQUES sort rapidement, côté droit.) 



Scène V

 
ANNE D'OURENTE, MARTIN DE TRAVA.

 

ANNE D'OURENTE.-  Que te fait cet homme? N'avons pas nous assez de nos soucis?

MARTIN DE TRAVA.-  Je sens une volonté en moi, elle me commande d'avoir pitié.

ANNE D'OURENTE.-  Que le bandit soit sauf, mais il convient de songer à nous-mêmes. Préparons notre départ, ce sera pour cette après-midi. Nous quitterons le manoir, nous quitterons l'Espagne avant le délai fixé par Portalégre, nous serons en France. De la distance... de l'oubli. C'est le salut.

MARTIN DE TRAVA.-  Anne, je suis forcé de te faire de la peine... Je le regrette, je n'y puis rien... C'est tard pour nous enfuir. Je reviendrais, car ma conscience s'est éveillée, elle rugit ainsi qu'une lionne... Tu vas me trouver fort étrange, mais qu'importe, Anne! Je veux me dénoncer, crier mon crime à haute voix. Je veux expier. Et, cela sera.

ANNE D'OURENTE.-  Jacques avait deviné! Miséricorde!

MARTIN DE TRAVA.-  Il le faut, résigne-toi.

ANNE D'OURENTE.-  Jamais! Je m'indigne! Je te méprise! Je te hais!

  -49-  

MARTIN DE TRAVA.-  Cela fait partie de mon châtiment. J'ai volé ton amour, je t'ai trompée! Si tu avais su la vérité, tu ne m'aurais pas aimé. Tu dois me haïr. C'est juste.

ANNE D'OURENTE.-  Mais non, mais je t'adore, Martin, je t'adore... plus que jamais... âprement, mortellement... Je t'implore, je te supplie... Oh! Je n'invoquerai pas l'amour, tu as gardé ton amour pour une autre... C'est triste, n'en parlons plus... J'invoque le souvenir de ton père, ce gentilhomme, l'avenir de ta fille, que tu vas sacrifier, l'honneur du nom de Trava... S'il le faut, je te supplierai à genoux...

MARTIN DE TRAVA.-  J'ai gardé le silence jusqu'ici, à cause de tout cela... Mais la vérité s'agitait en moi, elle voulait naître... Tu sais, nous le disions hier; au prix de l'honneur, de la vie, la vérité nous attire, victorieuse... Anne, viens que je te dise... J'ai pêché, mais je crois à quelque chose qui n'est pas de la boue, à la bonté, au pardon. Sans cela, j'aurais depuis longtemps fini la vie... Il ne faut pas mourir, c'est trop facile... Il faut expier.

ANNE D'OURENTE.-  Martin! Malheureux Martin! Songe, réfléchis...

MARTIN DE TRAVA.-  Cela sera. Ils cherchent un criminel; je leur offrirai un autre. Je ne serai pas à plaindre, Anne. À la prison, au moins, je pourrai dormir paisiblement. J'ai trop souffert! Regarde, j'ai déjà des cheveux blancs, je suis consumé de chagrin, de douleur cachée.

ANNE D'OURENTE.-  Mais c'est à cause d'elle que tu souffres! Tu appelles du remords ce qui est tout simplement un souvenir passionné! Tu n'as pas réussi à effacer de ton coeur son image!

MARTIN DE TRAVA.-  Peut-être, je ne sais pas... Je la vois toujours, partout... Quand j'aurai avoué mon crime, peut-être l'ensorcellement du souvenir sera vaincu.

ANNE D'OURENTE.-  Oh! J'en étais sûre! Soit! À la bonne heure! Mes illusions, mon bonheur, de la fumée, que tout cela... Mais l'honneur! Il est à nous deux, tu n'as pas le droit...

MARTIN DE TRAVA.-  Ne parle pas de droit... Ce que nous avons dans notre coeur, surpasse l'idée de droit... Laisse-moi... Je marche, je suis conduit par mon sentiment si puissant... Je parlerai... Songe, Anne, ce qui a fait de moi un criminel, c'est tout simplement le mystère qui a enveloppé l'acte... Sans cela, j'aurais été un homme que la passion a entraîné une seconde et mon crime s'appellerait malheur... C'est Jacques, c'est lui, qui m'a fait criminel, par la vertu des ténèbres et du mensonge! Je parlerai... en parlant, je redeviendrai innocent... au moins, je serai pardonné!

ANNE D'OURENTE.-  Attends, Martin, une minute... Tu ne partiras pas sans avoir embrassé ton enfant, ta créature... Viens, viens donc... me   -50-   faire cela, ose l'embrasser et la quitter après! Auras-tu ce courage là?

MARTIN DE TRAVA.-  Non... Laisse-moi... Je ne la verrai pas... Laisse-moi...  (Il sort par la porte à gauche.) 



Scène VI

 
ANNE D'OURENTE, après, JACQUES.

 

ANNE D'OURENTE.-  Il ne veut pas m'écouter... Il n'écoute que son délire... Il veut crier la vérité... Que la vérité soit maudite!  (JACQUES entre.)  Ah!, c'est toi, Jacques... Que me veux-tu?

JACQUES.-  Je cherche le maître... Cet individu qu'il a voulu faire échapper est en sûreté. Il a traversé la rivière. On ne le pincera pas. Il n'était que temps! Dans quelques minutes, les gendarmes seront ici. Que le diable emporte le bandit! C'est lui qui a tourné la tête à Monsieur.

ANNE D'OURENTE.-   (A part.)  Quelques minutes!  (Haut.)  Tu avais deviné, Jacques... Martin veut se dénoncer! II va s'accuser de...  (Elle ne peut pas finir, elle pleure.) 

JACQUES.-  Ne pleurez pas... Je l'empêcherai... Je l'arracherai d'ici... Nous l'emprisonnerons, nous, s'il le faut.

ANNE D'OURENTE.-  Sa volonté est en fer. Il est tout à fait décidé. Peine perdue, Jacques. Le déshonneur, l'infamie... c'est notre lot, à nous.

JACQUES.-  Oh! Je prendrai des clous, un marteau, je clouerai la porte de sa chambre, il ne verra pas la gendarmerie, il restera là, qu'il le veuille ou non... Tonnerre! Mon maître ne devrait pas agir ainsi, quand ce ne serait que par égard pour Jacques... Si nous allions finir par-là, je ne sais pas pourquoi j'ai enfermé ma mère, elle a passé ses derniers jours cloîtrée... Je ne sais pas pourquoi j'ai fait... les autres choses que j'ai faites! Et qui m'ont coûté bien des nuits d'insomnie, où mes cheveux se hérissaient et mes tempes se mouillaient de sueur froide... car on est un homme comme les autres... on tremble parfois... on éteint la lumière, et dans les ténèbres on voit de drôles de choses... Et j'ai fait tout pour mon maître, pour la maison de Trava! Sommes-nous des enfants? On se cache hier, demain on se dénonce? Allons donc! Jacques vivant, cela n'arrivera pas. Je le jure! Fiez-vous à moi.

ANNE D'OURENTE.-  Tu me rends un peu de courage... Défends-moi, défends ma fille... Pense à la petite, Jacques!

JACQUES.-  Silence! Le maître revient...



Scène VII

 
Les mêmes, MARTIN DE TRAVA.

 

MARTIN DE TRAVA.-  Jacques, est-ce fait? Les gendarmes sont arrivés.

JACQUES.-  Ils ne trouveront pas Sang Noir. Il est libre.  (MARTIN DE TRAVA le congédie d'un signe. Il son, par la porte à gauche.) 

  -51-  

MARTIN DE TRAVA.-   (À ANNE D'OURENTE.)  Embrasse-moi, pardonne-moi! C'est le triste moment, Anne... Nous allons nous séparer... Pars, Anne, éloigne-toi. Ne t'inquiète pas de mon sort. Désormais, j'appartiens à Dieu. Vois-tu, du moment que tu savais, nous ne pouvions pas être ni des époux, ni même des amis... Nous ne pouvions pas goûter le pain à la même table... Nous étions divorcés à jamais, la vérité était entre nous, ainsi qu'une épée nue. Adieu, chère Anne... je vais à la rencontre des gendarmes... Resté ici, tu souffrirais trop.

ANNE D'OURENTE.-  Martin! Par pitié! Je t'implore... pour la dernière fois!

MARTIN DE TRAVA.-  Ne crois pas à une subite résolution... Cela couvait en moi, depuis longtemps... Cela a éclaté, c'est tout... La vérité me faisait signe, je la suis... J'appartiens à la vérité!  (Il sort par la porte du fond.) 

ANNE D'OURENTE.-   (Riant nerveusement.)  Non, tu appartiens à Irène! A elle! Rien qu'à elle!  (Criant.)  Jacques! Jacques!



Scène VIII

 
ANNE D'OURENTE, JACQUES.

 

ANNE D'OURENTE.-   (Voyant JACQUES.)  Il part! Il va se dénoncer! Jacques, mais tu vois bien, il part... il se dénonce... arrête-le! Mais arrête donc ton maître, Jacques!

JACQUES.-   (Hésitant.)  L'arrêter... Oui, il le faut...  (Subitement.)  Ce sera fait, madame!  (Il sort, par le fond aussi.) 



Scène IX

 
ANNE D'OURENTE. Après, JACQUES, MIETTE, Domestiques, Gendarmes.

 

ANNE D'OURENTE.-  Oui, arrête-le...  (Subitement.)  Oh! Mon Dieu, quelle idée! L'arrêter... Comment? Jacques, reviens, reviens... Je suis paralysée... Mes jambes se dérobent...  (Elle tombe à genoux, elle rampe vers la porte.)  Jacques! Tu entends, je t'ordonne de revenir... Au secours! C'était la jalousie qui parlait en moi! Martin..., je suis misérable... jalouse, criminelle aussi... Jacques! Hélas!  (Elle se relève, elle court vers la porte. On entend du bruit dehors. Les Domestiques courent poussant JACQUES, qui rentre, hagard, son fusil de chasse à la main. Derrière lui, les Gendarmes.) 

DOMESTIQUES.-  Madame! Madame! Un malheur, un affreux malheur!

MIETTE.-  Sans le vouloir, Jacques...

DOMESTIQUES.-  Ici.. à la porte même... un accident terrible.. Il a fait feu...

MIETTE.-  Sur le maître! Jésus!

JACQUES.-   (Jetant le fusil.)  Oui, c'est moi... Je ne nie pas... faites ce que vous voudriez...  (Les Gendarmes l'entourent.) 

ANNE D'OURENTE.-  Martin! Martin, mon bien aimé!  Elle s'avance, elle tend le bras vers JACQUES.) Je suis sa complice.



 
 
FIN
 
 




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