 
LA TRADUCTION FRANÇAISE MODERNE DE
TIRANT LE BLANC: MÉTHODE ET
PROBLÈMES
JEAN MARIE BARBERÀ
Attelé depuis plusieurs années à traduire
Tirant le Blanc en français moderne
j’ai été confronté à un certain nombre de
difficultés que la plupart des traducteurs ont résolues en les
évitant. La plupart de ces écueils se trouvent dans les passages
dits rhétoriques de l’oeuvre, passages qui elèvent d’une
pensée alambiquée pour ce qui est de l’expression des
sentiments les plus variés -l’amour, la haine, le désespoir,
etc.- dont on sait maintenant que les racines plongent aussi bien dans
l’antiquité que dans l’amour courtois. Les siècles
postérieurs ont perdu ou le goût de cette expression
emberlificotée ou son intelligence, parfois les deux à la fois.
Il est de notoriété publique que l’adaptation du comte de
Caylus, dont Gallimard va publier une édition avant la fin de
l’année,36 a coupé allègrement ces passages: “Les
discours et les conversations sont ordinairement très allongées,
quelquefois remplies de paroles et vides de sens. Mais c’était encore
le défaut général de son temps. Il règne
également dans nos vieux romans et dans nos vieilles chroniques, aussi
bien que dans les anciens écrivains espagnols. On le trouve même
dans les Italiens, quoiqu’ils soient les premiers qui aient commencé
à mieux écrire. Le traducteur qui sans doute n’a pas cru que le
public se souciât de voir la version littérale d’un ancien roman
espagnol avec tous les défauts qui l’auraient empêché de
s’amuser à une lecture (dans laquelle on ne peut guère chercher
autre chose que l’amusement) a pris à cet égard toutes les
libertés qu’il a cru nécessaires, non
seulement
en abrégeant certains récits et certaines harangues, qui
n’étaient propres qu’à refroidir l’esprit du lecteur; mais
encore en faisant des suppressions ou des changements considérables
toutes les fois qu’il a cru que l’intérêt des mêmes
lecteurs le demandait” (Biblio. 16). Parfois même les éditions
en langue catalane n’y échappent pas; ainsi celle de “Els Nostres
Clàssics”, établie par Josep M. Capdevila i de Balanzó,
est abrégée pour des raisons similaires.
Mais une véritable traduction ne doit pas faire fi de ces
passages difficiles, pour plusieurs raisons, entre autre par
honnêteté envers l’original, cette même
honnêteté et humilité qui peuvent amener le traducteur
à reconnaître parfois son impuissance à traduire tel ou tel
fragment dont le sens se dérobe momentanément.
Les réflexions théoriques sur l’acte de traduire
ne manquent pas, tant anciennes que récentes. Les colloques sur ce
thème se suivent; dans le monde de l’hispanisme français, je
citerais celui qui s’est tenu à Caen du 13 au 15 mars 1987 (Biblio.
06). Pour ce qui est des Temps Modernes,37 la seconde Renaissance38 voit l’apparition d’un certain nombre d’arts
poétiques qui prennent leur inspiration dans les auteurs de
l’Antiquité. Point n’est besoin ici de présenter Alonso
López Pinciano (1547?-1627?) et son
Philosophia antigua poetica, archiconnue je
pense de l’auditoire réuni ici. En France, je citerai l’Art poétique français (1548) de Thomas
Sébillet,
Le quintil horacien (1550) de
Barthélemy Aneau, l’Art poétique (1555)
de Jacques Peletier,
La rhétorique française (1555)
d’Antoine Fouquelin et l’Abrégé de l’art
poétique français (1565) de Pierre de Ronsard.39 Si je fais référence à ces arts
poétiques, c’est simplement parce que les trois premiers abordent le
problème de la traduction (voir annexe). À notre époque,
les traités sur l’art de la traduction sont nombreux; je mentionnerai
celui de Jean-René Ladmiral,
Traduire: théorèmes pour la
traduction (Biblio. 14). Maurice Pergnier, en quelques pages denses, dans
son introduction à
Traduction et traducteurs au Moyen Âge
(Biblio. 05) va droit au but, pose la question essentielle, “Existe-t-il une
science de la traduction?”, et résume l’état actuel d’une
question inépuisable.
Mais il faut bien dire que lorsque le traducteur s’est fait une
religion et qu’il a défini ce qu’il entendait par ‘traduction’,
c’est alors l’heure de vérité. Définir le cadre
général n’est peut-être pas simple; retrousser les
manches et se mettre à l’ouvrage, analyser, peser, supputer et, moment
crucial et angoissant, trancher, voilà qui est encore plus
compliqué et problématique. Il peut s’aider de
différents outils fort utiles à son travail. Les premiers
auxquels on pense sont les dictionnaires, tant catalans que français.
Certains sont très classiques et incontournables, comme l’Alcover-Moll (Biblio. 03) ou le
Coromines (Biblio. 07) en catalan; le
Littré (Biblio. 15) ou le
Grand Robert en français (Biblio. 21).
Mais j’en indiquerai d’autres au cours de mon intervention, qui seront
repris en bibliographie. Avant d’attaquer la traduction promise des chapitres
473 à 475, je veux aussi signaler l’intérêt du
Vocabulari català del «Tirant lo
Blanc», de Cesáreo Calvo Rigual, présenté sous
forme de document
FileMaker Pro, qui donne chaque fois le mot
en contexte et la traduction italienne correspondante de Lelio Manfredi.
Si j’ai choisi ce passage, c’est parce qu’il n’est pas
toujours évident à comprendre, donc à traduire. Le
résultat de mon travail sera donc une proposition de traduction,
amendable à tout coup.
La première chose à faire est de procéder
à une analyse de la tonalité du texte, car cella-ci va
conditionner la traduction: le ton général est celui du
planctus. Nous avons ici l’expression de la
douleur la plus profonde de celui/celle qui vient de perdre l’être
cher. Exclamations et apostrophes se succèdent de façon
ininterrompue. Les questions rhétoriques aussi. Le style est
heurté. On se demanda en fin de compte si le sens est toujours
important, ou s’il ne s’agit pas plutôt d’un long cri contre le
malheur qui frappe, relayé par un comportement que l’on pourrait
qualifier d’hystérique -sans valeur péjorative-, expression
excessive de sentiments exacerbés et d’un affectus foudroyé.
C’est bien la manière antique, et il n’est pas étonnant
qu’on ait relevé la même chose chez le Corella mythologique,
mais on peut relever des passages similaires chez Isabel de Villena, lorsque la
Vierge Maria voit le corps de son fils mort. Il va donc nous falloir restituer
cette tonalité, mais ce ne sera pas le plus difficile.
Formellement, nous présenterons le texte catalan40, avec, en vis-à-vis, sa version française, le
tout suivi le cas échéant d’un commentaire et de notes sur des
points plus précis de traduction.
|
Capítol CDLXXIII.
La lamentació que féu la Princesa
sobre lo cras de Tirant.
Chapitre 473.
Des lamentations de la Princesse sur le corps de
Tirant.
|
lamentació: On remarquera ici
qu’à un singulier catalan correspond un pluriel français. Le
Grand Robert précise bien à
lamentation
‘Le plus souvent au pluriel’, et ne donne
aucun exemple de singulier.
Des
lamentations: Il faut noter également que l’usage veut que
le titre soit normalement introduit par la préposition
de, ellipse de
[Où l’on va parler] de...
que
féu: Enfin, le traducteur doit tenir compte du fait qu’un
titre présente habituellement en français une forme syntaxique
nominale, sans que cela soit toutefois une obligation absolue.
|
-
¡Oh fortuna monstruosa! Ab variables diverses cares, sens repòs,
sempre movent la tua inquieta roda, contra los miserables grecs has
poderosament mostrat lo pus alt grau de la tua iniqua força! Envejosa
dels animosos e enemiga als flacs, no desdenyes vençre, e dels forts
destruïts triümfar te delita!
- Oh, monstrueuse fortune, aux visages
terribles et changeants, qui encore et encore fait tourner ta roue, sans repos,
contra les misérables Grecs; tu as montré avec force le
degré le plus haut de ta puissance inique, jalouse des braves et ennemie
des faibles! Tu ne dédaignes pas vaincre, et tu te délectes de
triompher des forts que tu détruis!
|
Sur un plan général, il est utile de
s’intéresser aux intertextes, car ils peuvent aider à
comprendre un passage difficile. Ainsi, dans ce cas précis, Hauf a
montré la connexion de ce passage avec un autre de Corella:
|
¡O
Fortuna monstruosa! Ab variables diverses cares, sens repòs sempre
movent la tua inquieta roda, contra los miserables troians has poderosament
mostrat lo pus alt grau de la tua iniqua força; envejosa Deessa
d’animosos enemigals falcs [sic]: no desdenyes vençre, e dels forts
destruits triomfar te delita...
|
On aurait espéré pouvoir s’en servir pour mieux
comprendre Martorell, mais en fin de compte le sens de ce second texte est plus
obscur que celui de Joanot, dont la signification, même si elle est
emberlificotée, n’est pas impossible à saisir.
-Oh fortuna... Ici se
pose le problème de la place de l’adjectif. En français aussi,
monstrueux suit généralement le
nom auquel il s’applique, mais dans une phrase exclamative, son
antéposition lui donne plus de force, et c’est ce qui convient
ici.
Ab: Avec passe
mal en français; son emploi est bien moins fréquent qu’en
catalan. Pour conserver l’ordre essentiel de la phrase catalane, nous sommes
amenés à modifier la syntaxe, mais sans changer le sens de la
phrase.
variables: la
traduction littérale est difficile en français actuel; la
consultation du
Dictionnaire du moyen français
[Biblio. 12] -abrégé dorénavant en
DMF-, qui correspond justement au
français de la Renaissance -soit
grosso modo XIVe-XVIe siècles-,
renvoie au français contemporain
changeant,
inconstant.
diverses:
L’Alcover donne comme sens ancien
estrany, diferent. Mais ici le contexte
suggère plus. Le
DMF est utile; il donne
singulier, bizarre, extraordinaire, assez
proches du sens donné par
Alcover, mais il propose en outre
Inconstant // Pernicieux, horrible, hostile //
Mauvais, méchant, fourbe. Ce qui convient mieux. Il faut remarquer
qu’il s’agit là d’un exemple de ces doublets pléonastiques
caractéristiques de la belle langue de l’époque, aussi bien
catalane que française ou castillane, qui ont de beaux jours devant eux
car ils seront prisés au moins jusqu’au XVIIe siècle. Mais actuellement ces doublets
tautologiques seraient insupportables, d’où notre recherche d’une
certaine variations sémantique.
sens
repòs... Ici encore nous avons une espèce de
pléonasme
sens repòs sempre movent. La
traduction littérale serait quelque peu maladroite. Il semble
intéressant d’exprimer ce mouvement incessant par une autre tournure,
qui encore et encore, qui de façon
plastique marque cette durée. On pourrait aussi dire
qui infatigablement, l’adverbe formellement
long renforce le sens, etc.
dels forts
destroïts: Il semble y avoir en catalan une anticipation
-puisque les forts ne seront détruits que lorsqu’ils auront
été vaincus- que le français moderne ne saurait admettre,
d’où notre modification, qui respecte mieux la logique de
Descartes.
|
¿No
havia prou durat dol i tristor del meu germà i de la dolor qui per tot
l’Imperi era? E ara ho has volgut tot aterrar!
N’avaient-ils point assez duré le
deuil et la tristesse causés par le trépas de mon frère,
et la douleur qui avait touché tout l’Empire, que tu aies voulu
maintenant tout raser?
|
Le début ne se prête pas aisément à la
traduction. Il y a un lien logique entre
¿No havia prou... et
E ara ho has..., que le
français doit marquer.
De même,
tristor doit être
explicité en
deuil et tristesse causés par. Nous
avons ici, comme en d’autres endroits, un phénomène bien connu
des traducteurs, sous le nom de ‘foisonnement’ ou
d’‘étouffement’.
|
Aquest era
sustentació de ma vida, aquest era consolació de tot lo poble e
repòs de la vellea de mon pare. Aquest darrer dia amarg de la tua vida,
és estat darrer de tot lo nostre Imperi i de la nostra benaventurada
casa. ¡Oh durs fats, cruels e miserables! ¿E com no
permetés que jo, ab les mies desaventurades mans, pogués servir
aquest gloriós cavaller? ¡Deixau-lo’m besar moltes vegades per
comentar la mia adolorida ànima!
Cher frère, tu étais le soutien
de ma vie, tu étais la consolation de tout un peuple et le bâton
de vieillesse de mon père. Ce dernier jour amer de ta vie a
été le dernier de tout notre Empire et de notre bienheureuse
maison. Oh, durs fata, cruels et misérables, pourquoi donc m’avoir
interdit de servir de mes mans infortunées ce glorieux chevalier!
Laissez-moi l’embrasser tout mon saoul pour rassasier mon âme
accablée.
|
Aquest: Ce
pronom démonstratif laudatif est difficile à traduire en
français. Il faudrait expliciter
Cet homme, ce qui n’est pas du meilleur
effet. Une solution possible serait une transposition par le pronom personnel
de deuxième personne, puisque dès la phrase suivante il lui est
appliqué.
durs fats:
Cette notion de
fats est commune chez les Catalans du XVe. Elle apparaît aussi bien chez
Ausiàs March que chez Corella. Ils peuvent être
cruels, implacables, inics, etc. Le
français n’a pas de correspondant exact; l’héritier du latin
fata donne
fée, dont le sens ne convient pas.
L’ancien français connaissait
fe/fed, dont le sens était
démon, diable. La traduction en
français
actuel pourrait être
destinée, ou
fatalité, mais l’expression y perd.
On doit donc se rabattre sur le latinisme
fatum, dont le pluriel est
fata. Autre remarque: la traduction plus
près du texte est plus lourde et moins élégante en
français: Oh, durs fata, cruels et
misérables, comment avez-vous pu interdire que de mes mans
infortunées je pusse servir ce glorieux chevalier! La solution
retenue allège l’expression en évitant la conjonction de
subordination
que et l’usage désuet du subjonctif
imparfait.
desaventurades
mans: Nous avons ici une hypallage, tout à fait admissible en
français, qu’il nous faut donc conserver.
besar...
Chaque fois que cela est possible, il nous faut vérifier si certains
syntagmes sont propres à Martorell ou s’il relèvent d’un
usage plus général;
besar moltes vegades se retrouve par
exemple chez Isabel de Villena,
Vita Christi, c. CCVI:
“E, tornant-la a
besar moltes vegades, deïa-li
[santa Anna]: “Oh, filla mia! Alegrau-vos
e passau aquest temps ab paciència,
[...]”.
|
E besava
lo fred cos l’afligida senyora ab tanta força que es rompé lo
nas, llançant abundosa sang, que los ulls e la cara tenia plena de sang.
No era negú que la ves lamentar, que no llançàs abundoses
llàgremes de dolor. Aprés tornà a dir:
Et la dame affligée embrassait le
corps froid avec tant de force que son nez se déchira et que le sang
jaillit, inondant ses yeux et son visage. Il n’y avait personne qui, la
voyant se lamenter, ne versât des pleurs infinis de douleur. Puis elle
dit encore:
|
lo fred cos:
On retrouve ce syntagme, ainsi que
abundosa sang, ailleurs. Ainsi, chez
Corella,
·[III] De Píramus i Tisbe:
perdí tots mos sentiments e, llançant-me davant
lo fred cos, mesclades ab la sua sang les
mies amargues llàgrimes, ab plorosa veu deïa:
“¡Píramus! Si la mort te dona llicència, alça los
ulls e veuràs la tua Tisbe.”
··Corella, Plant
dolorós de la reina Hècuba, raonant la mort de Príam, e de
Policena, e d’Astianacres: ans, la tinta negra, començant a scriure lo
caure de la tan alta torre, convertint-se en
abundosa sang, així lo blanc paper
tenyint abeurava, que m’era forçat deixar-me de tan dolorosa
escriptura;
es rompé lo
nas: La traduction littérale primaire,
elle se cassa/brisa le nez est inexacte et
produit un effet comique inconvenant, surtout avec
cassa.
Déchirer, qui peut être l’un
des sens tant du catalan que du moyen français
rompre, est la seule possibilité.
Cf. Llull,
Amic i amat: Plorava e planyia
l’amic... e rompia sos draps. Cf. Roís de Corella,
De Píramus i Tisbe: E, rompent les mies
vestidures, ab dolorosa veu deïa...
abundosa sang:
Traduire, c’est traduire du sens et non des mots. Ainsi, par exemple, il
n’est pas sûr qu’il faille ici conserver
abundosa, soit
avec abondance, qui n’est pas très
littéraire, alors que le verbe
inonder apporte cette idée à
lui tout seul.
|
- Puix la
fortuna ha ordenat e vol que així sia, los meus ulls no deuen
jamés alegrar-se, sinó que vull anar a cercar l’ànima
d’aquell qui solia ésser meu, Tirant, en los llocs benaventurats on
reposa la sua ànima, si trobar-la poré. E certament ab tu vull
fer companyia en la mort, puix en la vida, que t’he tant amat, no t’he
pogut servir.
-Puisque la fortune l’a ordonné et
veut qu’il en soit ainsi, mes yeux ne doivent plus jamais exprimer la joie;
je veux au contraire rejoindre l’âme de celui qui était mien,
Tirant, dans les lieux bienheureux où repose son âme, si je puix
la trouver. Je veux, sans hésiter, t’accompagner dans la mort, puisque
dans la vie, pendant laquelle je t’ai tant aimé, je n’ai pu te
servir.
|
los meus
ulls... La traduction littérale n’est pas impossible, mais
d’autres traductions seraient plus littéraires, comme
la joie ne doit plus briller dans mes
yeux.
anar a cercar:
Par contre la traduction littérale
aller chercher est maladroite, car
l’idée est ici celle de
rejoindre, que nous préférons
donc de beaucoup.
solia:
Soler est difficile à traduire, le
verbe
souloir ayant disparu en français. Ce
verbe apporte ici une nuance qu’on ne pourra pas rendre
exactement. C’est ce qui fait que la traduction est parfois
considérée comme une trahison.
certament: Il
faut être attentif, car en français
certainement exprime une probabilité,
alors qu’en catalan il s’agit d’une certitude.
|
¡Oh
vosaltres, dones e donzelles mies, no ploreu! Estotjau aqueixes
llàgremes a més desitjada fortuna, car molt prest plorareu lo mal
present ensems ab l’esdevenidor: baste que jo plore e lamente, perquè
aquests són mals meus.
Oh, vous, mes dames et mes donzelles, ne
pleurez pas! Gardez ces larmes pour un malheur plus cruel, car très
bientôt vous pleurerez ensemble le mal présent et à venir:
il suffit que moi seule pleure et me lamente, car ces maux sont miens.
|
donzelles: La
traduction, tout en étant la plus exacte possible, doit conserver un
léger exotisme, un petit parfum d’altérité. Alors que la
traduction la plus juste de
donzelles serait
demoiselles, nous gardons cependant
donzelles, qui existe en français mais
n’est pas habituel, pour conserver ce bouquet venu d’ailleurs.
més
desitjada... Passage incompréhensible qu’éclaire le
chapitre 10; c’est
menys et non
més qu’il faut lire:
Oh entrestit Rei! I en tan poca
esperança tens ta vida?
Estutja aqueixes llàgrimes a menys
desitjada fortuna que aquesta. Traduit par: Oh, triste Roi! N’attends-tu plus rien de la vie?
Réserve ces larmes à un sort plus
cruel que celui-ci.
lo mal
present... Rappel d’Ausiàs March, 111:
Tot ço que veig me porta en record lo mal
present e lo que és per venir. Ce sont des passages comme
celui-ci qui mériteraient dans une traduction d’être suivis
d’une note érudite.
|
Ai, trista
de mi! Que jo plore e crides ¿on és lo meu Tirant?, e tinc-lo
davant los meus ulls, mort e tot ple de la mia sang. Oh Tirant! Rep los besars
e los plors e soupirs ensems, e pren aquestes llàgremes, car tot quant
te dó m’és restat de tu, car llavors la mort és
desitjada com la persona mor sens temor. Lleixa’m la camisa que et
doní, per consolació mia, que aprés serà mesa en la
tomba tua e mia, llavada ab les mies pròpies llàgremes e netejada
del rovell de les tues armes.
Hélas, triste de moi! Je pleure et je
cries où est mon Tirant?, et je l’ai devant les yeux, mort et
noyé dans mon sang. Oh, Tirant! Reçois baisers, pleurs et soupirs
mêlés, et prends ces larmes; tout ce que je te donne c’est
à toi que je le dois, et alors la mort est désirée quand
on meurt sans crainte. Laisse-mai la chemise que je t’ai donnée pour
mon bonheur; ensuite on la déposera dans ta tombe et la mienne,
lavée avec mes propres larmes et nettoyée de la rouille de tes
armes.
|
Que jo
plore... On a déjà dit que la conjonction
que est lourde en français; on
l’évitera donc autant que faire se peut. Ici elle sera rendu par un
et
(je l’ai devant les yeux...)
explétif placé plus loin, valant pour
alors que (je l’ai devant les yeux...).
tot quant te
dó... Nous pensons avoir compris et rendu le sens de cette
phrase, bien qu’il ne soit pas des plus limpide. Le contexte est essentiel
pour dégager la signification d’un mot ou d’une expression en
discours. Ainsi du verbe
restar. Le sens semble être:
ces larmes que je te donne, tu en es
l’origine.
car llavors:
Mais on voit mal le lien logique qui justifie
car llavors. Sans doute vaudrait-il mieux
dire, en intervertissant
llavors et
com:
car com la mort és desitjada llavors la
persona mor sens temor. Soit:
et quand la mort est désirée, on
meurt alors sans crainte.
consolació: Encore une fois, une traduction
littérale serait un faux-sens, car, comme le signale
Alcover, ce mot pouvait signifier
goig, satisfacció, ce qui est le cas
ici. Ce sens n’était pas inconnu en moyen français, puis que
DMF donne
réjouissance.
|
E, dites
aquestes paraules, caigué sobre lo cos, esmortida. Fon llevada
prestament de sobre lo cos, e per los metges ab aigües cordials e altres
coses, fon retornada.
Lorsqu’elle eut dit ces mots, elle tomba
sur le corps, évanouie. On l’en retira rapidement, et les
médecins la ranimèrent avec des eaux cordiales et autres
potions.
|
E,: La langue
du XVe siècle usait et abusait de la
copulative
e, mais il faut éviter sa
prolifération dans une langue moderne.
caigué...
esmortida: C’est ce qu’on trouve aussi chez Isabel de Villena,
Vita Christa, c. CXLII:
“E la piadosa e amable mare
[...] no podent lo seu cor soferir tanta dolor,
caigué esmortida sobre los
braços del seu fill, posant lo cap sobre los seus
pits”. Chez Jaume Roig aussi,
Spill, II,
“Com volgué pendre
beguina: Dient «Jesús», fingint-se storta, mostrà’s
mig morta. Com
esmortida e sbalaïda, clamàs:
«Del lloc baix»”
coses: Ce
terme est trop général; on en recherchera un plus précis
et qui s’accordera avec le contexte.
|
E, cobrat
lo record, no tardà sobre lo cos mort la ja quasi morta senyora
llançar-se e la boca freda besar de Tirant. Rompé los seus
cabells, les vestidures ensems, ab lo cuiro dels pits i de la cara, la trista
sobre totes les altres adolorida; i, estesa sobre lo cos, besant la boca freda,
mesclava les sues llàgremes calentes ab les fredes de
Tirant.
Revenue à elle, la Princesse,
déjà aux portes de la mort, se jeta bientôt sur le cadavre
et baisa la bouche froide de Tirant; elle arracha ses cheveux et ses
vêtements en même temps que la peau de sa gorge et de son visage,
la triste dame, plus que toute autre affligée; couchée sur le
corps, baisant la bouche froide, elle mélangeait ses larmes chaudes aux
larmes froides de Tirant.
|
Riquer a signalé que ce paragraphe ressemblait à un
autre que l’on peut trouver dans
La història de Lèander i Hero
de Roís Corella. La confrontation des deux textes peut être
fructueuse.
cobrat... Le
sujet,
quasi morta senyora, doit être
placé avant le verbe en français, qui se satisfait fort rarement
de l’inversion du dit sujet.
quasi morta:
La traduction littérale ne serait pas heureuse, car
quasi est trop familier en
français.
rompé:
On a déjà vu que
rompre renvoie à d’antres sens que
briser. S’agissant de cheveux, on pensera
à
arracher.
|
E volent
pronunciar, no podia ni sabia tristes paraules a tanta dolor conformes. I, ab
les mans tremolant, los ulls de Tirant obria, los quals primer ab la boca,
aprés ab los seus ulls besant, així d’abundants
llàgremes omplia, que semblava Tirant, encara mort, plorant la dolor de
la sua Carmesina viva, planyent deplorava. E sobre totes, plorant sang, que
d’aigua les llàgremes ja tenia despeses, lamentava sobre lo cos
aquella que, sola, perdia, aquell qui per ella havia perdut la vida e, ab
paraules que les pedrenyeres, los diamants e l’acer bastarien a rompre, en
semblant estil planyent deplorava:
Et voulant parler, elle ne le pouvait, ne
connaissant pas de mots assez tristes pour exprimer une telle douleur. Les
mains tremblantes, elle ouvrait les yeux de Tirant, et elle les baisait
d’abord de sa bouche puis y frottait ses yeux et les noyait de larmes si
abondantes qu’il semblait que Tirant, bien qu’il fût mort, pleurait
la douleur de sa Carmesine vivante avec des larmes de pitié. Et par
dessus tout pleurant du sang, car de larmes d’eau elle n’en avait plus,
elle se lamentait sur le corps de Tirant celle qui, esseulée, perdait
celui qui pour elle avait perdu la vie; et avec des paroles qui auraient suffi
à briser les pierres, les diamants et l’acier elle pleurait en
gémissant comme il suit:
|
pronunciar:
S’exprimer ne convient peut-être pas tout
à fait dans une si grande détresse, car il dénote une
raison maîtrisée.
no podia ni
sabia: Il y a en fait un lien logique implicite que nous rendons
explicitement en français.
ab los seus ulls
besant: Impossible de traduire littéralement en
français, car on n’embrasse pas avec les yeux. D’où la
traduction proposée.
plorant...
Syntaxe quelque peu torturée, que nous redressons en français
tout en rendant le sens.
|
Capítol CDLXXIV.
Altra lamentació que fa la Princesa sobre
lo cos de Tirant.
Chapitre 474. Des nouvelles plaintes de la
Princesse sur le corps de Tirant.
|
Même remarque que pour le titre du
chapitre précédent en ce qui concerne la traduction par une
phrase nominale.
|
- Fretura
de paraules causa que les dolors no són raonades segons l’extrem en
què turmenten, e aquest és lo mal que entre tots a mi més
agudament turmenta, que si totes les parts de ma persona, deixant llur
pròpia forma, en llengües se convertien, no bastarien lo grau de ma
dolor, segons que en ma adolorida pensa descansa, raonar.
-L’indigence des mots est cause que
l’expression des douleurs ne correspond pas à la violence des
tourments qui les accompagnent; c’est de tous les maux, celui qui
plus que tout autre me tourmente avec le plus de virulence; si
toutes les parties de ma personne, abandonnant leur forme propre, en langues se
changeaient, elles ne suffiraient pas à manifester l’intensité
de ma douleur, feu qui dévore mon esprit.
|
Fretura: On
doit faire un effort de recherche stylistique et de précision
linguistique:
fretura, c’est le
manque, l’absence,
donc l’indigence.
raonades: Une
remarque s’imposes
raonar, ainsi que l’indique
Alcover, peut signifier simplement
parlar, dir. Donc
paner, dire, voire
exprimer. Cette idée de
l’impuissance des mots est banale. On la retrouve ailleurs, comme par exemple
chez Corella:
“¿per què detinc
lo temps, cercant paraules a tanta pena conformes, puix és impossible
[que] tan gran tristor raonar se puga?
(Tragèdia de
Caldesa)”, ou chez Isabel de Villena:
“Oh, dolor, qui raonar ni
sentir no es pot sinó per mi qui la sofir!” (c.
LXXXIII).
segons que en ma
adolorida pensa descansa: phrase un brin torturée dont nous
espérons avoir dégagé le sens pour le rendre de
façon plus admissible en français.
|
Car moltes
vegades la mísera pensa pronosticant adevina los dans que l’adversa
fortuna procura, ab tristor que el meu cor miserable turmenta,
no ignorant de tal dolor la causa, com
tinc per cert lo gran infortuni que ma vida assalta, car del retret de la mia
ànima dolorosos sospirs expiren, e los meus ulls fonts d’amargues
llàgremes brollen, e ab dolor que lo meu cor esquinçant
travessa.
Très souvent l’esprit
misérable conjecture et devine les dams que l’infortune prodigue. La
tristesse qui tourmente mon pauvre coeur les annonce. Je n’ignore pas la
cause de cette douleur; je sais bien le grand malheur qui fond sur ma vie, qui
tire des replis de mon âme de douloureux soupirs, qui brouille mes yeux,
véritables fontaines, de larmes amères, et qui déchire et
perce mon coeur meurtri.
|
Voilà le type même de phrase où le traducteur
se perd. Il faut avoir l’humilité de le reconnaître, tout en
faisant un effort pour dégager le sens. On s’appuiera, entre autre,
sur les intertextes, s’il en existe, car il peuvent peut-être nous
éclairer. Ainsi, comme Hauf l’a signalé, ce passage est
à mettre en rapport avec celui-ci de Corella:
|
”Oït he dir, prudent dida mia,
que moltes vegades la mísera pensa
pronosticant adevina los dans que l’adversa fortuna procura, ab tristor que
el nostre cor miserable tormenta, ignorant de tal dolor la causa. I per
ço
tinc recel [que] algun
gran infortuni la mia vida assalte: car del retret
de la mia ànima sospirs, sens deliber meu,
expiren, e los meus ulls, no sé per
què,
fonts d’amargues llàgrimes brollen, e ab
dolor que lo meu cor travessant esquinça, mirant contemple la roba
del qui ab tan gran desig espere [e] la mia llengua, per extrema
tristícia, no pot clarament pronunciar lo nom de Leànder” ([XV]
Raonà Hero a la dida la sua gran
tristícia).
|
Puis il faut peser tous les termes en contexte:
pronosticant:
C’est à la fois,
conjecturer, prévoir, prédire
et
annoncer. Si nous comprenons bien, c’est la
tristesse du coeur qui permet de pronostiquer les dams de la fortune; c’est
à dire qu’ils sont annoncés par elle. D’où notre
traduction. Le gros problème, c’est que Martorell passe d’une forme
impersonnelle générale à une forme personnelle,
première personne.
dans:
Dams est un peu ancien, mais est
employé encore dans l’expression
au grand dam de. Autrement il y a
dommages et
tourments.
retret:
Syntagme commun:
del retret del seu cor (Tirant le Blanc, c. 357; Corella, [XXVIII]
Consentí Jacob [que] Benjamin
devallàs ab los germans en Egipte;).
|
E no et
penses, ànima mia, de Tirant llarg espai jo et detinga: comporta al teu
cos e meu jo done sepultura, perquè una glòria o una pena
aprés la mort sofiren les dues ànimes, les quals un amor havien
lligat en vida, e així los cossos morts abraçats estaran en un
sepulcre, e nosaltres en glòria, vivint junts en una mateixa
glòria.
Et ne pense pas, oh mon âme, que de
Tirant je vais te tenir longtemps éloignée; souffre, mon bien,
qu’à ton corps et au mien je donne sépulture, afin que dans la
mort nos deux âmes connaissent la même béatitude ou le
même tourment, puisqu’en vie elles étaient liées dans le
même amour, et ainsi embrassés nos corps privés de vie
occuperont la même sépulture, tandis que nous au paradis, vivrons
ensemble dans la même gloire céleste.
|
Ici, on a une espèce d’anacoluthe; sans préavis,
la Princesse change d’interlocuteur: d’abord elle s’adresse à son
âme, puis à Tirant. Ceci nous oblige à préciser le
second par
mon bien, ou Tirant.
On remarquera ici le phénomène assez classique du
foisonnement: la traduction prend plus de place que l’original.
|
E
aprés dix:
Et ensuite elle ajouta:
|
dix: Il ne
faut pas se cantonner à une traduction, toujours la même, pour un
mot ou une expression. Il faudra varier les traductions en fonction du
contexte.
|
-
¿E qui serà aquell qui gràcia em farà, qui
portàs la mia ànima allà on és la de Tirant?
¡Ai trista de mi, en fort planeta naixquí! Dia era
egipcíac, lo sol era eclipsi, les aigües eren tèrboles e los
dies foren caniculars!
- Qui sera celui qui me fera la grâce
de conduire mon âme là où se trouve celle de Tirant?
Hélas, pauvre de moi, je suis née sous une cruelle
planète! C’était un jour funeste, un jour d’éclipse du
soleil, les eaux étaient troubles et les journées furent
caniculaires.
|
De nombreux syntagmes sont spécifiques de la langue source
et devront être rendus par des expressions à peu près
équivalentes de la langue cible; nous en avons ici deux exemples:
fort planeta:
Autoridades donne pour
fuerte > terrible, grave, excesivo,
ce qui convient ici. En français classique, pouvait avoir le sens voisin
de
violent.
egipcíac: Ce sens se retrouve
chez Corella, ·
“Tragèdia [de Caldesa] raonant un cas afortunat que ab una dama li
esdevenc: Així passí la major part d’aquest
egipciac dia, sol, e acompanyat de molts e
dubtosos pensaments”. · “[XI]
Clamà’s Leànder de la ira de la mar: Era arribat aquell
egipciac dia que la iniqua sort havia
ordenat [que] Leànder perdés a Hero, ensems ab la
vida”. L’Égypte est souvent vue
négativement dans l’Ancien Testament. Elle est le lieu de
l’esclavage du Peuple Élu, que Moïse libère lors de
l’Exode, guidé par YHWH (Ex 20,2). C’est encore l’Égypte
qui met fin au règne si prometteur de Josias et tiendra Juda sous sa
coupe pendant les années suivantes (2 R23, 29-35).
|
La mia
mare gran dolor sentí en lo dia del meu naiximent, e de mort sobtada
pensà morir. ¡E ja fos jo morta en aquell dia trist, perquè
no hagués sentida la grandíssima dolor que ara sent la mia
ànima adolorida! E tu, regidor del sobiran cel, poderós Rei de la
cort celestial, suplic a la tua majestat sacratíssima que tots aquells
sien defraudats qui m’empediran que jo ara no muira.
Ma mère sentit grande douleur le jour
de ma naissance, et elle pensa mourir de mort soudaine. J’aurais dû
mourir ce triste jour; ainsi je n’aurais pas ressenti cette immense douleur
dont souffre maintenant mon âme dolente. Et Toi, Moteur du ciel
souverain, puissant Roi de la Cour céleste, je supplie Ta Majesté
très sainte de tourmenter tous ceux qui m’empêcheront de mourir
maintenant.
|
regidor: La
traduction littérale par
régisseur, voir
gouverneur serait maladroite, car en
français on n’applique pas ces termes à Dieu.
|
L’Emperador, afligit de les lamentacions de sa filla,
dix:
L’Empereur, que les lamentations de sa
fille affligeaient, appela ses chevaliers:
|
afligit de: La
traduction par la voix passive, affligé par, serait lourde en
français, d’où l’introduction d’une relative.
dix:
Traduction justifiée par le contexte.
|
-
Jamés hauria fi lo dol e plor de ma filla, car lo seu veure li és
eternal vida. Per ço, los meus cavallers, preniu-la e portau-la al meu
palau, en les sues cambres, per força o per grat.
- Le deuil et les pleurs de ma fille
n’auraient jamais de fin, car ce qu’elle volt est pour elle vie
éternelle. Je vous demande donc, mes chevaliers, de vous en saisir et de
la conduire à mon palais, dans ses appartements, de gré ou de
force.
|
lo seu veure:
L’Empereur semble vouloir dire que le spectacle de Tirant mort pousse sa
fille vers la vie éternelle. La traduction française laisse
flotter cette ambiguïté du sens.
|
E
així fon fet. E lo pare atribulat anava après d’ella,
dient: -Tot hom, trist e miserable, pren gran consolació en veure
plorar e llançar moltes llàgremes e oir grans crits e
lamentacions, e porem ben dir: “¡Mon és lo pilar qui sostenia la
cavalleria!” E vós, ma filla, qui sou senyora de tot quant jo he, no
façau tal capteniment de vós mateixa, car la vostra dolor
és mort per a mi, e no vullau manifestar a tothom la vostra dolor, car
moltes vegades cau la pena sobre aquell qui la tracta. E, si us penediu del mal
que feu, ignocenta deveu ésser de la culpa. Lleixau-vos de plorar e
mostrau a la gent la vostra cara alegre.
Et il fut fait ainsi. Le père
consterné allait après elle en disant: - Quiconque est
triste et misérable ressent grande consolation à voir pleurer et
verser d’abondantes larmes et à entendre de grands cris et des
lamentations, et nous pourrons bien dire: il est mort le pilier qui soutenait
la chevalerie! Et vous, ma fille, qui êtes suzeraine de tout ce que
j’ai, ne vous laissez pas aller à de telles manifestations, car votre
douleur m’inflige la mort, et prenez sur vous de ne pas montrer à
chacun votre douleur; souvent la peine retombe sur celui qui la côtoie.
Si vous vous repentez du mal que vous faites, vous devez être innocente
de la faute. Cessez de pleurer et montrez votre visage joyeux.
|
Heureusement, certains passages ne présentent pas de
grandes difficultés, ce qui permet au traducteur de souffler un peu.
|
Respòs la Princesa: -¡Ai Emperador, senyor
engendrador d’aquesta miserable de filla! E bé pensa vostra majestat
aconhortar la mia dolor? Aquest pensava jo fos consolació mia. ¡Ai
trista, que no puc retenir les mies llàgremes, que aigua bullent par que
sien!
La Princesse répondit: -
Hélas Sire Empereur, auteur des jours de cette misérable fille!
Votre majesté pense-t-elle vraiment soulager ma douleur? C’est de lui
seul que j’attendais mon bonheur. Hélas, pauvrette, je ne puis retenir
mes larmes, qui semblent être d’eau bouillante!
|
trista:
Pauvrette est, en français, comme un
écho du fameux
Seulette suis et seulette veux être de
Christine de Pizan.
|
Lo
mesquí de pare, com véu que sa filla e les altres dones totes
estaven fent gran dol e plant, no pogué aturar en la cambra de sobres de
dolor. Se n’anà, e la Princesa s’assigué sobre lo llit, e
dix:
Le père accablé de malheur,
quand il vit que sa fille et toutes les autres dames faisaient grand deuil et
sanglotaient, ne put rester dans la chambre: ne pouvant en supporter davantage,
il s’en alla. La Princesse s’assit alors sur son lit et poursuivit:
|
Lo mesquí de
pare: Le même syntagme se retrouve dans
Curial... ([III] 52):
“Lo
mesquí de pare, torbat, no sabia què
dir”. mesquí: c’est bien
sûr ici le sens de
miserable, infeliç, ple de dissort
(Alcover), sens que ne connaît pas le français. C’est
le piège des faux amis à éviter.
Se
n’anà: D’un point de vue logique, je préfère
rattacher le
Se n’anà de la seconde phrase
à la première.
|
- Veniu,
les mies feels donzelles, ajudau-me a despullar, que prou temps tendreu per a
plorar. Llevau-me primer lo que porta al cap, aprés les robes e tot
quant vist. E compongué lo seu cos en la més honesta manera que
pogué, e dix:
- Venez, mes fidèles donzelles,
aidez-moi à me déshabiller; vous aurez assez de temps pour
pleurer. Ôtez-moi d’abord ce que je porta sur la tête, puis les
habits et tout ce que je porta. Elle disposa son corps de la façon
la plus honnête qu’elle put, et gémit:
|
e dix:
Remarquez la traduction de
dix par
gémit, que le contexte appelle.
|
-Jo
só Infanta esperant senyorejar tot l’Imperi grec. Só
forçada de moure a tots los que ací són a digna dolor e
pietat per la mort del virtuós e benaventurat cavaller Tirant lo Blanc,
qui ens ha lleixats atribulats, la qual tribulació tornarà tota
sobre mi.
- Je suis Infante, en attente de diriger tout
l’Empire grec; je ne puis faire autrement que d’inviter tous ceux qui sont
ici à manifester douleur et pitié pour
la mort du
vertueux et bienheureux chevalier Tirant le Blanc, qui nous a laissés
dans l’affliction, affliction qui tombera entièrement sur moi.
|
senyorejar: Il
n’est pas rare que plusieurs traductions soient possibles. Ici nous aurions
pu mettre
gouverner au lieu de
diriger. Le moyen français connaissait
le verbe
seigneuriser, dont le sens était:
1º
tenir la place d’un seigneur, 2º
gouverner, dominer, commander.
Só
forçada: La traduction littérale ne rendrait
qu’imparfaitement cette obligation morale de la Princesse, qui ne peut faire
autrement que de remplir son devoir.
moure: C’est
aussi bien
inviter qu’inciter.
Voire
pousser à, mais la formulation manque
d’élégance.
|
¡Oh,
lo meu Tirant! ¡Per dolor de la tua mort les nostres mans dretes firen
los nostres pits, e rompam les nostres cares perfer major la nostra
misèria, car tu eres escut de nosaltres e de tot
l’Imperi!
Oh, mon Tirant, à cause de la douleur
où nous plonge ta mort, nos mains frappent nos poitrines;
déchirons nos visages pour accroître notre misère; tu
étais notre bouclier et celui de tout l’Empire!
|
rompam: Encore
un
rompre que nous traduisons par
déchirer, ce qui est bien le sens.
|
¡Oh
espasa de virtut! ¡Gran era lo nostre mal qui ens estava aparellat! E no
penses, Tirant, que sies caigut de la mia memòria, car tant com la vida
m’acompanyarà, lamentaré la tua mort. Doncs, les mies cares
donzelles, ajudau-me a plorar aquest poc temps que deu durar ma vida, que no
puc molt ab vosaltres aturar.
Oh, épée de vertu, grands
étaient les maux qui nous étaient réservés! Ne
pense pas, Tirant, avoir disparu de une mémoire, car tant que la vie
m’accompagnera je pleurerai ta mort. C’est pourquoi, mes chères
donzelles, il vous faut m’aider à pleurer pendant le peu de temps que
doit durer ma vie, car je ne puis rester davantage avec vous.
|
espasa de
virtut: C’est une expression qui apparaît trois fois dans
Tirant le Blanc.
|
Los crits e plors foren tan
grans, que feïen tota la ciutat ressonar.
Les cris et les pleurs furent si grands,
qu’ils faisaient résonner toute la ville.
|
Los crits...
Ce syntagme, que l’on retrouve dans
Tirant le Blanc, (c. 387) est aussi
présent dans
Curial...:
“Los crits
foren tan grans que no s’oïen uns a altres: e quatre reis d’armes
e molts harauts, vestits de la lliurea de Curial, anàvan
per tota la plaça cridant mercè, e convidant e animant les gents
a cridar” ([III] 103).
|
Com
veïen la Princesa quasi més morta que viva, maleïen la
fortuna, que en tan gran agonia les havia conduïdes, e veïen los
metges, qui deïen que de dona mortal eren tots los seus senyals, que tanta
dolor tingué de la mort de Tirant que per la boca llançava viva
sang.
Quand elles voyaient la Princesse plus morte
que vive, elles maudissaient la fortune qui en de telles affres les avait
plongées, et elles voyaient les médecins, qui disaient que
c’était là tous les symptômes d’une femme à
l’article de la mort: elle avait eu tant de douleur de la mort de Tirant, que
par la bouche elle crachait du sang à gros bouillons.
|
gran agonia:
apparaît quatre fois dans
Tirant le Blanc, mais aussi chez Isabel de
Villena:
“De què io estic en
gran agonia” (Vita Christi, c. 10). agonia a ici
le sens de
angoisse, tourment ou
très grande souffrance morale.
viva sang:
aussi chez Corella:
“de
viva sang fins en los peus li rosava; e
així de la sang les gotes per compàs plovien”
([III]
Les set virtuts: la primera, caritat).
|
Entrà per la cambra la dolorosa Emperadriu, sabent que sa
filla tan mal estava. Com la véu en tal punt estar, pres tanta
alteració que no podia parlar, e aprés un poc espai, cobrats los
sentiments, dix semblants paraules: -Mitigant los treballosos assalts que
<en> lo femení coratge desesperades eleccions e molt greus enuigs
procurant infonen gràcia en lo turmentat esperit meu, que les mies
justes afliccions<,> que per si piadoses causar deuen<,> en lo teu
noble coratge animoses compassions introduesquen, e, acompanyant les mies
doloroses llàgremes e aspres sospirs, vençuda de la justa
petició mia, hages mercè de tu e de mi.
La malheureuse Impératrice entra dans
la chambre lorsqu’elle sut que sa fille était si mal en point. En la
voyant à cette extrémité, elle en fut tellement
bouleversée qu’elle ne pouvait parler, et après un court
moment, quand elle se fut ressaisie, elle dit les paroles qui suivent: -Mon
enfant, domine les pénibles assauts que subit ton coeur féminin;
ne tourmente pas davantage mon esprit. La compassion que je ressens doit calmer
ta douleur. Je partage ta peine. Aie pitié de toi et de moi.
|
Mitigant...
Nous avons là le type même du passage obscur; l’utilisation des
chevrons montrent bien notre hésitation au moment d’établir le
texte. Nous l’avons choisi justement pour cela, dans l’espoir de recevoir
quelques lumières de la docte assemblée de l’Alfàs del
Pi; mais elle semble aussi démunie que
nous. Ce passage
apparaît deux fois dans
Tirant le Blanc, avec de
légères variations. Ainsi, c. III:
|
Com la
Comtessa véu entrar les honrades dones, esperà que es fossen
assegudes. Aprés dix semblants paraules: -Mitigant los treballosos assalts que en lo femenil coratge
desesperades eleccions e molts greus enuigs procurant infonen, gran és
l’aturmentat esperit meu, per on les mies injustes afliccions poden
ésser per vosaltres, dones d’honor, conegudes. E, acompanyant les mies
doloroses llàgrimes e aspres sospirs, vençuts per la mia justa
querella,
presenten l’aflicció e obra per
l’execució que tal sentiment los manifesta.
|
Traduit par:
|
La Comtesse, qui vit entrer les honorables
dames, attendit qu’elles fussent assises; ceci fait, elle dit ce qui
suit: -Il me faut apaiser les pénibles épreuves auxquelles
soumettent mon coeur de femme des choix désespérés,
sources de graves tourments; la tristesse de mon âme torturée peut
vous faire connaître, mesdames, les injustes malheurs qui me touchent.
Accompagnant mes larmes de douleur et mes âpres soupirs, dominés
par ma juste plainte, ils représentent l’affliction et le
résultat de la sentence qu’exprime un tel regret.
|
Pris individuellement, les mots ne posent pas de problèmes
majeurs de compréhension:
| Mitigant:
|
apaisant, calmant, adoucissant, atténuant. |
| treballosos:
|
douloureux. |
| coratge:
|
coeur, dispositions de l’âme, de l’esprit. |
| desesperades:
|
extrêmes,
terribles. |
| eleccions:
|
choix. |
| greus:
|
cruels, gênants, insupportables. |
| enuigs:
|
douleurs, tourments, afflictions. |
| procurant:
|
produisant, engendrant // recherchant. |
| infonen:
|
donnent, communiquent, insufflent. |
Mais nous avons quelque difficulté à suivre le
déroulement de la pensée dans le détail, même si
nous arrivons à dégager un sens global, que l’on retrouve dans
la ‘traduction’. Peut-être le problème pourrait-il être
abordé différemment: ce passage délicat est la
manifestation d’un affectus soumis à une très grande tension,
un affectus déchiré et en proie à la plus vive douleur; il
est donc tout-à-fait logique que la personne en proie à une telle
souffrance ait un discours incohérent. C’est
le
contraire qui serait étonnant. Si on accepte cette idée, il ne
serait pas incongru, bien au contraire, de rendre dans la traduction
française l’incohérence du discours en catalan.
|
Oh filla
mia! ¿És aquest lo goig e l’alegria que jo esperava haver de
tu? Són aquestes les núpcies que ab tanta consolació ton
pare e jo, e tot lo poble, esperàvem de tu? Són aquests los dies
assignats de celebrar núpcies imperials? Són aquests los
tàlems que acostumen posar a les donzelles lo dia benaventurat de les
sues bodes? ¿Són aquests los cants que s’acostumen de cantar en
tals festes? Digau, ma filla, ¿són aquestes aquelles alegres
consolacions e benediccions que pare e mare donen a sa filla en aquell dia del
seu repòs?
Oh, chère fille! Est-ce là le
plaisir et la joie que j’espérais avoir de toi? Sont-ce là les
épousailles qu’avec tant de contentement ton père et moi et
tout le peuple attendions de toi? Sont-ce là les jours assignés
pour célébrer des noces impériales? Est-ce là
l’hymen que l’on promet aux jeunes filles le jour bienheureux de leurs
épousailles? Sont-ce là les épithalames que l’on a
coutume de chanter lors de telles fêtes? Dites-moi, ma fille, sont-ce
là les joyeux encouragements et les bénédictions que des
parents prodiguent à leur fille le jour où elle s’assoit?
|
filla mia: Ce
possessif sert ici à exprimer l’affection. D’où notre
traduction. Mais le français connaît la même
possibilité, c’est pourquoi nous écrivons
ma fille plus bas.
tàlems:
Dès le latin, ce mot présentait la valeur métaphorique de
mariage, hymen.
Thalamus n’a pas laissé de trace en
français -si ce n’est en botanique, donc par voie savante-, ce qui
justifie le choix d’un mot de même sens mais provenant d’un autre
étymon.
|
¡Ai
trista mísera! Que en mi no hi ha altre bé sinó dol, afany
e amargor, e trist comport, e a cascuna part que em gire no veig sinó
mals e dolors. Veig lo pobre d’Emperador, qui en terra està gitat.
Veig les dones i donzelles, totes escabellonades, ab les cares totes plenes de
sang: ab los pits descoberts e nafrats van cridant per lo palau, manifestant a
tot lo món la llur dolor. E veig los cavallers e grans senyors: tots fan
un dol, tots se lamenten, torcen-se les mans, arranquen-se los cabells del cap.
Quin dia és tan amarg e ple de tanta tristor! Veig tots los
órdens dels frares venir ab veus doloroses, e no és negú
puixa cantar. Digau-me, ¿quina festa és aquesta, que tots la
colen? Escassament negú no pot parlar sinó ab cara de dolor! Ai,
bé és trista la mare qui tal filla pareix! Prec-vos, ma filla,
que us alegreu. E dau remei e comport en aquesta dolor, e dareu
consolació al vell e adolorit de vostre pare e a la trista e
desaventurada de vostra mare, qui ab tanta delicadura vos ha
criada.
Hélas, pauvre infortunée, qui
n’abrite rien d’autre que deuil, peine et amertume, et triste comportement;
où que je me tourne je ne vois que maux et douleurs! Je vois
ce pauvre Empereur, étendu sur le sol; je vois dames et
donzelles, toutes échevelées, le visage inondé de sang,
les seins découverts et meurtris, qui se répandent par tout le
palais en criant et en manifestant à tous leur douleur; je vois
chevaliers et grands seigneurs: tous se plaignent, tous se lamentent; ils se
tordent les mains, ils s’arrachent les cheveux de la tête. Que ce jour
est amer et plein de tristesse, au-delà de ce que je puis exprimer! Je
vois tous les ordres religieux qui viennent avec des voix douloureuses, et
aucun ne peut chanter. Dites-moi, quelle fête est-ce là que tous
fuient? N’y a-t-il personne qui puisse paner sans le masque de la douleur?
Hélas, elle est bien triste la mère qui donne le jour à
une telle fille! Je vous prie, mon enfant, de vous réjouir, de
résister à cette douleur et d’y porter remède; c’est
ainsi que vous consolerez votre vieux père affligé et votre
triste et malheureuse mère qui vous a élevée avec tant de
délicatesse.
|
ple de
tanta... La traduction littérale, plein de tant de tristesse,
n’est pas un syntagme usuel en français; il nous faut donc exprimer
l’intensité d’autre façon, d’où notre
traduction.
tal filla... ma filla: la
répétition n’a pas ici de valeur stylistique. Elle ne vise pas
à produire un effet d’écriture. Il nous faut donc
l’éviter en français moderne, ce que nous avons fait.
|
E no
pogué més parlar, tant la dolor la
constrenyia. Capítol CDLXXV. Resposta que fa la Princesa a
l’Emperadriu, mare sua.
Elle ne put parler davantage tant la douleur
l’oppressait. Chapitre 475. Réponse que fait la Princesse à
l’Impératrice, sa mère.
|
Resposta...
Nous hésitons à traduire par une phrase nominale, car la
présence de deux prépositions
de produirait un effet de cacophonie: “De la réponse
de la Princesse à
l’Impératrice, sa mère”. Mais ce n’est peut-être pas
absolument impossible.
|
-Si
l’esperança de morir no em detingués, dix la Princesa, jo em
mataria. ¿Com me pot dir vostra excel·lència, senyora, que
jo m’aconhort e m’alegre, que haja perdut un tal cavaller, qui m’era
marit e senyor, qui en lo món par no tenia? Aquest és qui en sa
tendra joventut subjugà ab la virtut sua terres de pobles molt separats,
la fama del qual serà divulgada en gran duració de segle<s>
o de mil·lenars d’anys, la virtut del qual començà eixir
en grans victòries.
-Si l’assurance de mourir ne me retenait
point, répondit la Princesse, je me tuerais. Comment votre excellence,
madame, peut-elle me demander de prendre consolation et de sourire, alors que
j’ai perdu un tel chevalier? Il était pour moi mari et seigneur, et
n’avait point son pareil au monde. C’est lui qui dans | |